Sarkozy, tu vas nous manquer *

Par Rosecrans Baldwin, ** The New York Time, États-Unis – 7 mai 2012

Dorénavant dotés d’un morne président, les Français finiront par regretter le sortant, tellement énervant mais tellement différent. C’est du moins l’avis, un brin provocant, d’un chroniqueur invité à s’exprimer dans les colonnes du New York Times.

La France est ravie d’être débarrassée de Nicolas Sarkozy. Inefficace aux commandes, il était prompt à commettre des gaffes publiques. Pourtant, il va manquer aux Français, plus qu’ils ne le pensent. Par-delà sa muflerie et ses commentaires à faire grincer des dents, il a transformé la façon qu’avait la France de concevoir la présidence, tout comme il a modifié la vision que les États-Unis avaient des Français.

En France, les chefs de l’État gouvernent depuis un palais et, traditionnellement, ils se retirent sur un nuage. Les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy, François Mitterrand et Jacques Chirac, les « deux pères ennemis » de la Ve République, flottent encore au-dessus du pays, désincarnés, intouchables. Leur réputation est à jamais gravée dans le marbre : Chirac reste populaire alors qu’il a été récemment inculpé de détournement de biens publics, et on garde de Mitterrand l’image d’un homme digne, en dépit de sa maîtresse et de sa fille qu’il a longtemps tenu cachées.

Sarkozy n’aurait pu être plus différent. Il a occupé le trône tel un mortel, plutôt que comme une créature céleste ou un souverain. Il avait des appétits et des préjugés terre à terre et semblait souvent inconscient de l’impact que cela pouvait avoir. Le soir de son élection [le 6 mai 2007], il a organisé un dîner fastueux [au Fouquet's, sur les Champs-Élysées]. Il a pris des vacances sur le yacht d’un riche partisan. Peu après son divorce, il a épousé un top-modèle après l’avoir emmené en rendez-vous galant à Disneyland.

Vous avez du mal à visualiser un président français affublé d’oreilles de Mickey ? Imaginez donc la réaction de la France. Les Français aiment que leur président ait un air paternel, pour ne pas dire grand-paternel. Sarkozy, lui, s’exhibait trop, littéralement. Que de clichés ont montré le président prenant un bain de soleil à côté de sa poupée en bikini, ou en short sur les marches du palais de l’Élysée après son jogging matinal !

Mais ces défauts le rendaient aussi accessible. Il était impétueux, jeune, émotif et direct, aussi âpre que les cigares qu’il adorait fumer. Attiré par les feux de la rampe, on le disait en privé lunatique. Et superficiel, si superficiel.

Les politiciens français sont issus d’une élite homogène. Là encore, Sarkozy était une exception. Hollande, « M. Normal », représente par conséquent un retour à la moyenne. Calme, placide, il déteste le conflit. Il incarnera la France comme personne, en dehors de son pays, ne souhaite la voir : morne, élitiste, hautaine.

En fait, Sarkozy n’a jamais été particulièrement « français » au sens où nous, Américains, l’entendons. Ce n’était ni un gourmet, ni un universitaire, ni un philosophe. Il aimait les États-Unis à corps perdu, et Elvis, et il n’avait pas honte de le dire. Et nous, dans la mesure où nous n’avons jamais pu aimer un président français, nous nous sommes entichés de lui. Le fait que des millionnaires étaient aux commandes ne dérangeait pas les Américains. Sarkozy, président des riches, a toujours été plus notre homme que le leur. Pendant cinq ans, nous avons eu en Europe quelqu’un que nous aurions pu élire nous-mêmes.

C’est fini, il est parti. Les électeurs n’ont pas voté pour Hollande, mais contre son adversaire – rejet de la politique de Sarkozy, mais aussi de ce qui le distinguait, de sa vanité et de ses mauvaises manières. Tout au long de l’Histoire, la France et les États-Unis se sont à la fois désirés et détestés. Les Américains continuent de rêver de Paris ; les Parisiens rêvent encore de l’Amérique qu’ils voient dans les films de David Lynch. Il va falloir du temps aux deux pays pour s’habituer à un nouveau dirigeant, à une nouvelle image. Quant à nous, nous allons peut-être même apprendre ce qu’est un vrai socialiste.

Pour les Français, ce sera pire. Peut-être ne regrettent-ils pas Nicolas Sarkozy aujourd’hui ; peut-être n’espéreront-ils jamais son retour. Mais son absence se fera quand même sentir. La température va baisser. Quand ce que nous aimons tant haïr disparaît, c’est l’amour aussi qui s’en va.

Sources

* http://www.courrierinternational.com/article/2012/05/07/sarkozy-tu-vas-nous-manquer

* http://www.courrierinternational.com/notule-source/the-new-york-times

* http://www.nytimes.com/   (en anglais)

 ** Rosecrans Baldwin est l’auteur de « Paris I Love You But You’re Bringing Me Down » [Paris je t'aime, mais tu me déprimes] qui retrace son année et demie d’expatriation en France et qui vient juste d’être publié aux Etats-Unis. Il est également le cofondateur du site Internet The Morning News.

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