“Cumulard, je veux bien qu’on me montre du doigt mais …“ *

Note de hda

Ils ne comprennent rien ou quoi… il porte 7 casquettes.

Le 20 juillet 2009, je publiais une chronique intitulée La “cumulite“ une maladie typiquement française.  Force est de constater que trois ans plus tard,  aucun vaccin n’a été trouvé pour contrecarrer cette maladie.    Qui plus est, au lieu d’enrayer ces abus de démocratie, les adeptes de cette anomalie trouvent toutes les justifications pour le maintien de cette situation.  Un dernier exemple se retrouve sur le site de  Rue 89 et de la revue Le Nouvel Observateur.  L’absurdité n’a pas de fin !!!  Bernard Fournelle

“Cumulard, je veux bien qu’on me montre du doigt mais… “ *

Par  Mathieu Deslances ** – 19 juillet 2012

L’UMP Antoine Lefèvre a 46 ans, trois mandats et quatre fonctions. Sept casquettes pour un cumulard assumé, satisfait d’être devenu un « professionnel de la politique ». Il s’en explique tranquillement dans son bureau de sénateur de l’Aisne. Par la fenêtre, on entend jouer les enfants qui fréquentent la crèche du Sénat.

Rue89 : Pourquoi êtes-vous devenu cumulard ?

Antoine Lefèvre : Je suis rentré au conseil municipal de Laon à 27 ans parce que j’avais envie de m’engager pour ma ville. Puis le député-maire n’a pas souhaité se représenter après deux mandats, il m’a en quelque sorte demandé de prendre sa suite, et je suis devenu maire à 35 ans.

J’avais pris l’engagement de ne pas avoir d’activité professionnelle en parallèle. J’étais dans le privé, j’ai démissionné de mon poste de chargé d’études à la chambre d’agriculture. Je gagnais, en tant que maire de Laon – je vais parler comme les vieux –, 20 000 francs. Beaucoup moins que mon directeur général des services.

À ce moment-là, le fait de percevoir aussi des indemnités de la communauté de communes m’a permis d’arriver à un niveau d’indemnisation correspondant au salaire d’un jeune professionnel. Je suis devenu un professionnel de la politique.

Donc vous vous êtes mis à cumuler d’abord pour des raisons financières ?

Il y a aussi un enjeu d’efficacité territoriale : être maire de Laon et président de la communauté de communes, c’est important pour faire avancer nos projets.

Dans la ville d’à côté, Soissons, le maire n’a pas pu avoir un rôle important dans la communauté d’agglomération. Les deux entités sont dirigées par des socialistes, il y a concordance politique, mais on a l’impression qu’elles travaillent l’une contre l’autre.

SEPT CASQUETTES – Antoine Lefèvre est :

maire de Laon

président de la communauté de communes du Laonnois

sénateur de l’Aisne

président de l’Opac de Laon

président du conseil d’administration du centre hospitalier de Laon

président de la Maison de l’emploi et de la formation du pays du Grand Laonnois

président du syndicat intercommunal des transports urbains laonnois

Avant d’être élu sénateur, il était conseiller régional de Picardie.

Que pensez-vous des politiques qui prônent le non-cumul ?

Il y a souvent beaucoup d’hypocrisie de leur part. Les plus beaux discours sur le non-cumul, je les ai entendus de la bouche de Pierre Mauroy, qui a été Premier ministre tout en gardant ses fonctions de maire de Lille et de président de la communauté urbaine.

Et puis je trouve qu’il y a un côté un peu populiste à mettre en avant cette question. Moi, je suis cumulard – sénateur, maire de la ville de Laon et président de la communauté de communes – mais ce qui choque profondément les gens, c’est l’idée que l’on cumulerait des indemnités.

Or, on ne parle pas assez de la règle de l’écrêtement qui s’applique aux parlementaires : il y a un plafond qui fait qu’on ne touche pas d’indemnités pour la plupart de nos autres mandats.

Depuis que je suis sénateur, je ne perçois rien comme président de ma communauté de communes ; je ne lui coûte rien. Le cumul peut même conduire à des économies puisqu’il y a une mutualisation des moyens.

À quel point ?

Quand je ne serai plus président de la communauté de communes, celui qui me remplacera touchera des indemnités. Il lui faudra aussi des moyens, un véhicule, un cabinet – pour l’instant, celui que j’ai à la mairie parvient à s’occuper des questions intercommunales. Il sera tenté d’avoir un service com’… La fin du cumul aura des conséquences financières importantes sur les collectivités.

En additionnant vos différentes indemnités, vous percevez combien ?

Le plafond est… euh… à 8 000… je crois [il s’élève à 8 272,02 euros, ndlr].

Vous ne savez pas combien vous gagnez ?

Au titre du Sénat, c’est environ 5 500 euros [le net mensuel perçu par les sénateurs s’élève à 5 388,72 euros. Et j’ai entre 2 000 et 3 000 euros à la mairie, je ne sais plus combien exactement.

Mais vous pouvez reverser la partie écrêtée à des élus de votre choix…

Je trouve cela très choquant, de pouvoir ainsi gratifier des élus de son choix, comme Patrick Balkany qui reversait son écrêtement à son épouse. Cette pratique devrait être proscrite. L’argent non perçu doit rester à la collectivité.

Mais dans le débat qui va s’ouvrir sur le cumul des mandats, il me semble très important que des parlementaires puissent continuer à cumuler avec un mandat local pour garder un ancrage territorial et un lien avec les gens.

Ne me dites pas qu’il est nécessaire de détenir un mandat local pour rester en contact avec le terrain…

Si je suis uniquement sénateur et que j’ouvre une permanence, c’est essentiellement des élus qui viendront me voir.

Une fois par mois, j’ai ma permanence de maire dans les quartiers. C’est différent d’une permanence parlementaire ou des gens qui viennent me voir à la mairie. Il y a les problèmes d’emploi, d’orientation pour les enfants, des problèmes familiaux, des problèmes de justice, des problèmes de voisinage et de logement : ça me permet de garder un contact fort et ça nourrit mon travail législatif.

Ça me permet de voir quand les textes qu’on fait sont difficiles à appliquer. Le droit au logement, par exemple, c’est pas évident de le faire appliquer même dans une ville où j’ai plus de 50% de logements sociaux.

Le danger, je l’ai vite ressenti, et ce n’est pas uniquement l’épaisseur des moquettes qui fait ça : vous êtes dans un cocon privilégié, vous êtes dans les dorures, vous pouvez très vite être dans quelque chose de plutôt confortable.

Le terrain, c’est jamais forcément confortable : on vous interpelle directement, on vous réclame des choses, on vous engueule, mais on a ce lien.

Encore une fois, ces permanences, vous pourriez décider de les tenir sans conserver de mandat local…

A quel titre ?

Au titre de sénateur élu de ce territoire.

A mon avis, y a pas grand-monde qui viendrait.

On dit : si on interdisait le cumul, les hémicycles seraient pleins.

C’est méconnaître le fonctionnement du Parlement : beaucoup de choses se passent en commission. Hier, il y avait quatre heures de discussion générale sans vote. Moi, en fonction de cet ordre du jour, j’avais privilégié des auditions que je mène dans le cadre de la préparation d’un rapport. Parmi ceux qui, comme moi, sont présents toutes les semaines, il y a beaucoup de cumulards. Ce n’est pas l’interdiction du cumul qui remplirait les hémicycles.

On dit : le cumul bloque le renouvellement du personnel politique.

C’est les jeunes militants dans les partis qui le disent.

Pour moi, on ferait mieux de permettre à n’importe qui dans ce pays d’accéder aux fonctions électives en créant un vrai statut de l’élu. Aujourd’hui, la fonction publique se taille la part belle parce qu’il y a une garantie de retour à l’emploi.

Il y a eu des améliorations, les indemnités courent pendant six mois après la fin de votre mandat, mais si ça ne vous suffit pas pour retrouver un boulot, après, il n’y a pas d’Assedic.

La législation actuelle sur le cumul vous convient-elle ?

Un parlementaire ne peut plus détenir qu’un seul mandat exécutif local – sauf pour les toutes petites communes, en-dessous de 3 500 habitants. À mon avis il faudrait aussi intégrer les présidences d’intercommunalités dans la notion de cumul.

Je suis aussi sensible au plafonnement du nombre de mandats dans le temps. Je me suis fixé comme règle de ne pas faire plus de trois mandats à la maire de Laon. C’est une génération. Si demain c’est inscrit dans la loi, vous serez obligé de laisser la place et de préparer la suite.

Et quand vous parlez de cumul des mandats, il faudrait aussi parler du cumul mandat et activité professionnelle. J’ai des collègues qui continuent à enseigner à l’université, qui continuent à avoir un cabinet d’avocat, un cabinet d’assurances…

Vous trouvez que ça pose un problème moral ou c’est une histoire d’emploi du temps ?

C’est une histoire d’équité. Je veux bien qu’on me montre du doigt en tant que cumulard, mais qu’on parle aussi de ceux qui cumulent fonction professionnelle et fonction élective.

Je trouve aussi choquant qu’il n’y ait pas de plafonnement pour ceux qui ne sont pas parlementaires. Un de mes adjoints est fonctionnaire territorial. Il bénéficie d’heures pour se consacrer à ses mandats. Il est aussi vice-président de la communauté de communes en charge de l’environnement. De part ces fonctions, il a accédé au syndicat local de ramassage des ordures ménagères et au syndicat départemental de valorisation des déchets. Il a sa profession, des indemnités pour toutes ces fonctions, et n’est pas plafonné.

Il faudra qu’on fasse en sorte, dans la loi, que ce genre de cumul-là ne soit plus possible.

Comment est-ce que vous vous organisez matériellement pour assumer toutes vos fonctions ?

Je suis dans ma ville et mon département le vendredi, samedi, dimanche, lundi. Le lundi soir, c’est le bureau des adjoints et, de temps en temps, le conseil municipal. J’arrive à Paris dans la nuit de lundi à mardi. Mardi et mercredi, je suis systématiquement à Paris ; le jeudi, c’est fonction de l’ordre du jour.

Et la communauté de communes ?

Le lundi matin et parfois le vendredi, en fonction des sujets. Le jeudi soir, je suis souvent avec mes vice-présidents à la communauté de communes.

Vous êtes aussi président de l’Opac de Laon.

C’est une réunion tous les deux mois, en général le vendredi de 10 heures à 12 heures. Mais c’est un directeur général qui gère. C’est comme pour l’hôpital : je suis président du conseil de surveillance, mais je n’ai pas de mission de gestion. Je mène les réunions stratégiques, mais ce n’est pas chronophage.

Vous êtes aussi président de la Maison de l’emploi et de la formation du pays du Grand Laonnois.

Il y a un président délégué… Les présidences d’organisme, je ne les range pas dans une catégorie inférieure, mais ça consiste en fait à présider les conseils d’administration et les assemblées générales.

Vous présidez aussi le syndicat intercommunal de transports urbains.

Oui, bon, c’est un bureau de trois quarts d’heure une fois par trimestre ! Vous évoquez toutes ces fonctions, mais je précise qu’elles ne donnent lieu à aucune indemnité. Sinon les gens vont s’imaginer que je touche 1 000 balles par ci, 1 000 balles par là… On a juste des indemnités kilométriques pour compenser nos frais de déplacement quand on a des réunions à l’Opac.

Si des directeurs ou des présidents délégués assument la direction de ces organismes, en quoi est-il pertinent que vous les présidiez ?

C’est la responsabilité de l’élu. C’est lui qui est pénalement et civilement responsable. En présidant le conseil d’administration, le conseil de surveillance, l’assemblée générale, on valide les choses. On les assume. Le technicien est dans son rôle, et l’élu est dans son rôle.

Jusqu’à quel point remplissez-vous vous-même les missions qui vous ont été confiées ?

Je sais bien qu’on s’imagine que tous les parapheurs m’arrivent dans un seul bureau, mais je me déplace dans chaque lieu… Le siège de la communauté de communes est dans une commune voisine, c’est important que j’y aille.

Je passe pour quelqu’un qui me mêle du détail. Une enseignante s’est un jour plainte des couleurs hideuses de sa classe, du coup maintenant c’est moi qui valide les couleurs des peintures des bâtiments municipaux. Quand quelque chose ne va pas, c’est toujours le maire qui est responsable de tout, donc autant assumer toutes les décisions.

Est-ce que vous écrivez vous-même vos discours, les interventions que vous faites au Sénat ?

Oui, en grande partie. Sinon vous êtes très vite dans quelque chose d’artificiel. Mais je ne trouve pas choquant qu’un directeur de cabinet écrive un discours pour un maire.

Je sais bien qu’il y a parfois la tentation, chez certains élus, par facilité ou par lassitude, de déléguer beaucoup la gestion d’une collectivité à leur cabinet, mais en général vous ne tenez pas longtemps comme ça.

Pour faire adopter vos délibérations, voter un budget, vous devez animer votre équipe municipale. Certains de mes adjoints ont des délégations de pouvoir et de signature ; pas mon directeur de cabinet.

Cumuler autant de casquettes doit bien engendrer quelques tentations clientélistes, non ?

Chez moi, j’ai le député Dosière, qui est à fond contre le cumul après avoir cumulé toute sa carrière. Il fait des interventions auprès de l’Opac, comme tout le monde : « Est-ce que madame Untel peut changer de logement ? »

C’est normal que les élus locaux jouent un rôle important dans les offices de logement sur leur territoire. Après, les choses sont encadrées : il y a une commission d’attribution. Mais je trouve que ces interventions font aussi partie de la fonction d’élu : si vous ne pouvez pas changer la vie des gens, vous ne servez à rien.

Si vous deviez garder un seul mandat, ce serait celui de maire ?

Je maintiens que c’est le mandat la plus passionnant, parce qu’un vrai lien se crée avec la population, vous êtes vraiment dans la glaise, mais c’est une fonction qui use beaucoup.

Le fait de contribuer à fabriquer la loi est également très passionnant et j’ai envie maintenant de m’y consacrer. Après, je passe beaucoup de temps à produire d’épais rapports… Est-ce que je contribue à changer les choses ?

Réponse ?

Ce n’est pas si évident. Le pouvoir exécutif a un rôle très important. Je peux défendre âprement un amendement ; il est adopté, je suis content ; et puis paf, il est balayé à l’Assemblée ; je me bats en deuxième lecture ; mais il y a un arbitrage, et en commission paritaire, mon truc disparaît…

Et vous vous dites : « Je ne sers à rien » ?

Non. Je me dis que le résultat n’est pas à la hauteur des efforts fournis. Mais c’est la démocratie.

Sources

* http://www.rue89.com/rue89-politique/2012/07/19/cumulard-je-veux-bien-quon-me-montre-du-doigt-mais-233957

* http://www.rue89.com/

** http://riverains.rue89.com/mathieu-deslandes

Leave a Comment

Filed under Uncategorized

Comments are closed.