Entre l’écran et la réalité, les allers-retours de la violence *

Par DIDIER PÉRON – 20 juillet 2012

La tuerie d’Aurora pourrait relancer l’éternel débat sur le lien entre la brutalité de certains films ou jeux vidéo et des faits divers bien réels.

«On a juste continué à regarder le film pendant un moment», raconte un témoin à la chaîne ABC. Des détonations de fusils dans un cinéma, c’est la routine dolby, d’autant plus pendant une projection de The Dark Knight Rises, dont la tonitruante séquence d’ouverture est une assez incroyable scène de fusillade dans un avion tronçonné en l’air et suspendu à la verticale avant chute libre. Plus tard, Bane, le méchant de cet ultime volet de la saga Batman signé du cinéaste Christopher Nolan (Memento, Inception…), déboule à la Bourse de Wall Street avec son équipe de terroristes à accent de l’Est, et ils tirent à vue dans la ruche capitaliste des spéculateurs terrorisés.

Le tueur de Denver, qui portait un masque à gaz et un gilet pare-balles (en cela proche du Bane du film), a profité du saisissement de l’assistance pour déclencher son attaque. Le carnage était à peine terminé que déjà on trouvait sur Internet des petits films de témoins, tels «Shooting in Aurora Movies People Shot» sur YouTube, où l’on voit un homme au tee-shirt maculé de sang sortir de la salle à pas lent, suivi par un enfant déguisé en Batman qui ne semble pas comprendre ce qui se passe, tandis qu’autour les hurlements de panique montent crescendo.

Cadeau. La synchronie entre l’apocalypse promise par le blockbuster, selon les termes grandioses et crépusculaires dont Nolan s’est fait le champion, et le massacre in situ est impressionnante, comme si cet événement relevait, par une cruelle ironie, d’une application délirante du principe de la «réalité augmentée» qui, du cinéma en relief aux implications immersives du jeu vidéo, offrait le spectateur avide de sensations fortes à un exercice d’excitation de masse potentiellement mortel.

Evidemment, un tel événement devrait remettre en selle le débat fourbu sur la violence au cinéma (ou dans le jeu vidéo). On se souvient de l’interdiction d’Orange mécanique, qui poussait des jeunes gens à donner des coups de latte à des SDF, ou de la polémique qui avait entouré les exactions cartoonesques du Tueurs nés d’Oliver Stone. Il est vrai qu’aux Etats-Unis, la question ne se pose pas dans les mêmes termes qu’en Europe, du seul fait de l’autorisation des ventes d’armes. Le Bowling for Columbine de Michael Moore démontrait par l’absurde qu’il n’était pas utile de se taper des dizaines de films de massacres pour avoir les moyens de dessouder son voisinage puisqu’il recevait une carabine en cadeau-bonus dans une banque après avoir ouvert un compte. L’histoire américaine s’édifie sur cette privatisation de la violence armée, et le western retrace la légende d’une civilisation qui laisse au citoyen la possibilité de tracer les contours de sa liberté à coups de Colt ou de Winchester 73.

Pauline Kael, la critique du New Yorker avait pris en 1967 la défense du Bonnie and Clyde d’Arthur Penn, attaqué pour montrer avec trop de séduction et de glamour la cavalcade meurtrière du couple de braqueurs. Elle expliquait très bien le rapport ambigu des spectateurs qui, à la fois, souhaitent voir triompher les mauvais comportements des héros hors-la-loi, mais craignent aussi d’en être un jour ou l’autre les victimes. On ne peut pas établir une chaîne causale néfaste (la méchante fiction détruisant la bonne réalité) aux Etats-Unis entre le réel et ses doublures d’images, puisque toute actualité est déjà un sujet de film. Il suffit d’observer avec quelle rapidité Hollywood intégra la Seconde Guerre mondiale dans ses productions – de même qu’elle le fit encore au moment du bourbier vietnamien -, ou de voir avec quelle obsession descriptive les séries télé abordent fonctionnement social (The Wire), système politique (A la Maison Blanche) et toutes les paranoïas d’un pays en guerre internationale permanente, fragilisé dans ses convictions d’invincibilité depuis le 11 Septembre (de 24 à Homeland).

Viral. Plus ponctuellement, la Warner se retrouve dans une situation étrange puisqu’elle doit gérer cette crise en pleine campagne promo, laquelle a démarré début mai avec un marketing viral. Une véritable hystérie règne autour de la saga depuis que Nolan l’a reprise en main. Les fans veillent au culte, au point que Rotten Tomatoes, le site agrégeant les articles critiques sur les films, a, pour la première fois de son histoire, dû fermer les commentaires des internautes, de plus en plus menaçants à l’encontre de deux journalistes ayant commis la faute de goût d’émettre des réserves sur The Dark Knight Rises. Mais on mesure mal encore les retombées de la tuerie sur les scores d’un film construit pour générer au moins un milliard de dollars de recettes (score réalisé par l’épisode précédent en 2008). Il n’est pas sûr que la publicité gratuite occasionnée par un tel fait divers soit un encouragement à risquer de mourir sous les balles d’un nouveau cinglé ; à moins qu’un surcroît de curiosité morbide ne fasse exploser le box-office. L’avant-première de vendredi soir sur les Champs-Elysées, en présence de l’équipe, a été annulée et l’étape promo européenne, qui devait se tenir ce week-end à Paris, a été supprimée.

Sources

* http://next.liberation.fr/cinema/2012/07/20/entre-l-ecran-et-la-realite-les-allers-retours-de-la-violence_834665

* http://www.liberation.fr/

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