Rejeter le néolibéralisme et retourner à une fiscalité plus progressive *

Par Alexandre Shields ** – 22 août 2012 

L’économiste français Dominique Plihon le dit sans détour. Il le répète même. Il est « pessimiste » par rapport aux chances de l’Europe de sortir de la profonde crise dans laquelle elle est plongée. Le président du conseil scientifique d’Attac France nourrit d’autant plus de craintes qu’il estime que les États s’entêtent à appliquer des politiques d’austérité dévastatrices, pressés qu’ils sont de répondre aux demandes des marchés. Il plaide plutôt pour un rejet du néolibéralisme et un retour à une fiscalité plus progressive.

« Je suis assez pessimiste. Je pense que les politiques qui sont mises en place et celles qui seront mises en place prochainement ne sont pas de nature à sortir l’Europe de la crise. Il y a même un risque d’enchaînement d’événements assez inquiétant à la rentrée. Dès le mois de septembre, il devrait y avoir des attaques spéculatives sur l’Espagne, qui vont déclencher une certaine panique et provoquer une situation de tensions très fortes. D’ailleurs, les dernières enquêtes sur les prévisions des prochains mois sont pessimistes. Je ne vois pas, à court terme, de sortie de crise », explique M. Plihon dans un entretien au Devoir.

L’exemple le plus dramatique de cette crise européenne, la Grèce, est selon lui plus que jamais exposé à une sortie précipitée de la zone euro. « Il y a une chance sur deux pour que la Grèce sorte de la zone euro. Mais il y a six mois, j’aurais dit qu’il y avait 20 % de chance », soutient celui qui a siégé au Conseil d’analyse économique du gouvernement de Lionel Jospin, au début des années 2000.

Malgré les nombreux plans de réforme structurelle et d’austérité, les mauvaises nouvelles ne cessent de s’accumuler. Au dernier trimestre, le PIB grec a reculé de 6,2 %. La dégringolade pourrait même dépasser les 7 % cette année, alors que le FMI prévoyait initialement un recul de 4,5 %. « Difficile, dans de telles conditions, de rembourser sa dette. »

L’Espagne aussi va très mal, insiste l’économiste. « Et les politiques d’austérité devraient se durcir, parce que le pays va faire appel à l’aide européenne et qu’un plan d’ajustement supplémentaire va lui être imposé, alors que le pays est déjà en récession profonde. »

Le chômage y est d’ailleurs très élevé, de l’ordre de 25 % en fait. Près du double chez les 25 ans et moins. L’Italie, la France et le Portugal sont également dans des situations difficiles.

« Ça fait beaucoup de pays en difficulté. Et il suffit qu’un grand pays comme l’Espagne se mette à basculer, qu’il ne soit pas en mesure de maîtriser la situation, pour que les dangers soient très grands en Europe. »

L’Europe est un espace économique « très intégré et interdépendant », rappelle Dominique Plihon. Dans ce contexte, « si tous ces pays freinent en même temps, ça provoque un effet multiplicateur vers le bas, c’est-à-dire que ça amplifie encore plus la récession. On apprend cela en première année d’université, mais les gouvernements ignorent ou ne veulent pas prendre en compte cet aspect multiplicateur. Pourtant, on constate même que l’Allemagne ralentit à son tour ».

Les grandes banques européennes sont elles aussi très liées entre elles et très exposées, en raison des prêts consentis aux États. Selon M. Plihon, une sortie de la Grèce risquerait d’accroître la nervosité dans toute la zone euro, entraînant un recul encore plus prononcé de la consommation, davantage de difficultés pour les pays aux situations économiques fragiles et, éventuellement, une vague de crises difficile à contrecarrer. « Si ça se produit, c’est le début de la fin, laisse-t-il tomber, car les moyens actuels sont insuffisants pour endiguer une vague de crises, de faillites bancaires et de contagions importantes. »

Le gouffre de l’austérité

Le principal problème, selon M. Plihon, c’est que les États s’entêtent à vouloir sortir du gouffre en empruntant le chemin – de façon volontaire ou forcée – de l’austérité économique. « Les politiques d’austérité, en matière de finances publiques, sont non seulement des politiques dangereuses et inégalitaires, mais aussi économiquement contre-productives, fait-il valoir sans détour. Les pays auxquels on impose des politiques trop strictes vont avoir de plus en plus de difficultés à rembourser leurs dettes. » Ces politiques, par exemple, peuvent avoir pour effet de faire grimper le chômage. C’est ce qu’on constate par exemple en Espagne. Au point où certaines familles se regroupent autour d’un membre qui, lui, a encore des revenus, de façon à assurer leur subsistance. En Italie aussi, le chômage bat des records.

Mais pourquoi n’y a-t-il pas davantage de cohésion entre les différents États européens pour orchestrer une véritable sortie de crise ? « Il y a l’idéologie néolibérale, qui dit qu’il faut écouter les marchés. Or les marchés financiers font une pression permanente pour que les pays réduisent leurs déficits publics et les gouvernements préfèrent les écouter plutôt que de leur dire qu’ils vont faire des politiques de soutien pour éviter de plonger en récession. »

Qui plus est, le néolibéralisme suppose une réduction du rôle de l’État. Dans ce cas, avance M. Plihon, « la dette est instrumentalisée par les élites politiques et financières, qui sont très liées, pour réduire la part de l’État dans l’économie, mais aussi les impôts des entreprises et des grandes fortunes. C’est un mélange d’aveuglement et de manque de lucidité ». Or, souligne-t-il, dans l’esprit du keynésianisme, l’État a un rôle important à jouer, surtout lorsqu’il faut mettre en place des politiques de relance.

Dominique Plihon fait partie d’un groupe qui se présente comme « Les économistes atterrés », actif depuis deux ans, et qui a construit toute une critique des éléments qui ont selon eux mené à la crise, mais aussi qui empêchent d’entrevoir une sortie du bourbier. D’abord, comme plusieurs penseurs progressistes le suggèrent, M. Plihon estime essentiel d’« opérer une réforme fiscale rapide pour que les impôts puissent redonner aux États les ressources dont ils ont besoin pour jouer leur rôle dans l’économie ». Une telle réforme fiscale suppose d’imposer davantage les entreprises et les citoyens aux revenus les plus élevés.

« Il faut revenir à une fiscalité plus progressive, comme ce qui prévalait avant les années 80, explique l’économiste. Il faut aussi s’attaquer à cette vision contestable qui veut que le problème de la dette est seulement dû aux excès de dépenses des États. En fait, le problème est d’abord du côté de la fiscalité et de la charge de la dette. Les intérêts sont trop élevés. Les marchés exigent des rendements trop élevés sur les dettes publiques. »

Par ailleurs, selon la formule des Atterrés, « il faut non pas rassurer les marchés, mais désarmer les marchés ». M. Plihon juge que les États devraient prendre des mesures afin d’empêcher les marchés de « spéculer sur les dettes publiques et de faire une pression permanente sur les gouvernements ». Comme Attac le dit depuis des années, il serait notamment urgent de mettre en place une taxation des transactions financières. Mais ce genre d’idée prend du temps à s’imposer, même quand la crise fait rage.

Sources

* http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/357398/rejeter-le-neoliberalisme-et-retourner-a-une-fiscalite-plus-progressive

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/alexandre-shields/

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