Jean-Paul Demoule, archéologue, réhabilite notre passé gaulois *

PROPOS RECUEILLIS PAR RÉGIS SOUBROUILLARD – 14 août 2012

Archéologue, professeur à l’Université de Paris I, ancien président de l’Institut de recherche sur l’archéologie préventive de 2002 à 2008, Jean Paul Demoule est à l’origine d’une exposition sur les Gaulois à la Cité des Sciences et a publié « On a retrouvé l’histoire de France ». Dans le numéro 799 de Marianne, Jean-Paul Demoule explique que l’invention de l’agriculture, l’un des événements les plus importants de l’histoire, souffre d’un désintérêt permanent. Pour Marianne2, il revient sur les difficultés liées à l’archéologie sur le territoire français. Un scientifique qui met les pieds dans le plat de l’Histoire de France enseignée dans les écoles de la République.

Marianne2.fr : Néolithique, conquête romaine, moyen âge, dans votre livre vous passez en revue tout ce que l’archéologie préventive a apporté en termes de connaissances historiques. Dans quelle mesure les fouilles archéologiques permettent de revisiter l’Histoire de France ?

Jean-Paul Demoule: Beaucoup de pays préfèrent commencer leur histoire nationale par une victoire. En France « nos ancêtres les Gaulois » ont été décrits comme des barbares par les vainqueurs.  Longtemps nous n’avons eu que le point de vue des vainqueurs, c’est à dire les Romains qui décrivaient les Gaulois comme des barbares. Les Gallo-romains eux mêmes ont été vaincus par les Francs. Les Francs nous ont laissé leur langue, mais la langue que l’on parle est du latin évolué, donc ils ont été vaincus culturellement. C’est un passé compliqué à gérer. Bref, nous avons une attitude un peu schizophrène vis à vis des Gaulois, nous le voyons dans la représentation  médiatique  qui en est fait régulièrement, ils sont sympathiques mais ne sont pas pris très au sérieux. Rien à voir avec les ancêtres romains pour les Italiens, les Grecs anciens pour les Grecs ou les Germains pour les Allemands. Il y a un problème quant au fait d’assumer ses origines.  Les élites françaises, formées dans le moule gréco-romain, ne se reconnaissent pas dans le passé gaulois.

Que nous dit l’archéologie sur l’époque gauloise par rapport à celle qui nous est racontée dans les livres, celle véhiculée par les médias, ou quitte à passer pour un terrible briseur de mythes par rapport à Asterix et Obélix ?

La Gaule vue par les manuels scolaires date de la Troisème République dans un contexte de défaite de la France où en même temps l’école devient gratuite et obligatoire. Il faut forger une conscience nationale. C’est la première république durable. C’est notamment pour cela que Vercingétorix a un certain rôle, il a un côté un peu christique, il se sacrifie pour son peuple. La Troisième République construit ce mythe d’une nation française, et de Gaulois « civilisés » par les Romains avec des belles maisons en pierre. Or la Gaule c’est une économie complexe et développée, civilisée, encadrée politiquement. Les Gaulois ne mangeaient pas de sanglier et la chasse n’y jouait pas un rôle majeur, pas plus de 10% de l’alimentation. Les ossements que l’on retrouve sont ceux de cochons domestiqués depuis un certain temps. Les menhirs remontent à 4000 ans avant les Gaulois. Les petits villages près des forêts, ce n’est pas vrai non plus. Cela ressemblait plutôt à des grandes fermes aristocratiques dans un paysage déboisé. Il y avait moins de forêts qu’après la Seconde Guerre mondiale.

En ce qui concerne les druides, on trouve un seul passage de l’écrivain romain Pline qui parle de faucille d’or. Un seul passage d’un auteur romain… Nous n’avons pas de textes gaulois qui racontent l’état de la société, ils commençaient à utiliser l’alphabet gréco romain, mais très peu. C’est comme si vous faisiez l’histoire de l’Afrique à partir des missionnaires du 19e siècle, ce serait une certaine vision mais pas la seule possible… Et il n’y a pas une grande différence d’échelle de complexité sociale entre les Romains et les Gaulois, peut-être deux ou 300 ans de décalage, c’est pour cela que la fusion s’est faite assez facilement. Les élites gauloises ont commencé à envoyer leurs enfants étudier à Rome, ils construisaient des maisons « à la romaine », ils importaient du vin pour leurs fêtes etc.

DES ÂNERIES DANS LES LIVRES SCOLAIRE

Beaucoup de mythes brisés mais est-ce que le souci de fonder une identité nationale à partir de mythologies ne se justifie pas du point de vue des états ?

Dans les démocraties, il y a effectivement un besoin d’appartenance – d’ailleurs le libéralisme s’inscrit contre cette démarche – sinon nous ne sommes plus que des consommateurs face à des producteurs. Mais il faut que ce sentiment ne soit pas fondé que sur des mythes, il faut le concevoir dans une véritable perspective historique, parce que l’idée que nous descendons tous de Vercingétorix est un non sens. Renan disait « une nation est un plébiscite de tous les jours ». Ce n’est pas la France éternelle qui vient du fond des âges. Et les mythes peuvent être manipulés. Ce n’est pas un hasard si le mythe d’un ordre nouveau né de la fusion des vaincus avec les vainqueurs ressortira au moment de Vichy. Le Front National s’est beaucoup inspiré des Gaulois et de l’idée d’une France éternelle  alors qu’il suffit de lire César lui-même – qui fait de la propagande et a une vision coloniale de la Gaule donc il y a plein de déformation, par ailleurs – qui dit lui même que la Gaule est divisée en trois régions géographiques qui n’ont rien à voir les unes avec les autres, du point de vue des moeurs, de la langue, des institutions etc.

À quoi ressemblait alors le territoire français ?

La réalité c’est que sur l’actuel territoire français, il y avait environ 60 d’états indépendants autour d’une capitale. Les romains ont gardé les divisions administratives qui donneront plus tard les diocèses ecclésiastiques actuels et c’est seulement la Révolution française sur la base « une et indivisible » qui va casser ces divisions et mettre en place les départements en leur donnant les noms de rivières ou de montagnes pour unifier le territoire. Donc l’idée d’une nation gauloise est complètement anachronique. Mais le mythe perdure. La France commence vaguement à ressembler à ce qu’elle est aujourd’hui au XIIe siècle avec la Bretagne et toute la partie Est en moins. L’idée nationale, c’est la Révolution française et le Romantisme.

Les Français connaîtraient finalement encore assez mal leur histoire nationale, notamment compte tenu de ce qui leur est appris  à l’école ?

Ce que dit l’arrêté qui définit les programmes scolaires, c’est qu’il n’y a rien entre la Préhistoire et les Gaulois. Et la Gaule n’existe qu’une fois qu’elle est romanisée. Il y a une comme sorte d’évidence dans cette idée à commencer l’étude de l’histoire commence avec les Grandes civilisations – comme si les autres étaient petites – avec des états, une police, des impôts, des villes, une armée. Par ailleurs, avant 1970, il n’y avait que très peu de travaux archéologiques. J’ai coutume de dire que les « Trente glorieuses » ont été les « Trente désastreuses » de l’archéologie. Il n’y a eu par exemple aucune fouille préventive lors de la construction du réseau primaire d’autoroutes Lille-Nice alors que l’on trouve en moyenne un site au kilomètre. Cela veut dire 1200 sites potentiellement détruits et dont nous n’avons plus aucune trace.

Beaucoup de pertes et quand on connaît les difficultés des éditeurs a intégrer les découvertes des chercheurs aux livres scolaires… On y répète les mêmes âneries parce que c’est un business, on se recopie les uns les autres et il faut au moins trente ans pour que l’état d’une science arrive jusqu’aux manuels scolaires. Donc on a toujours la même vision des barbares, des gaulois, etc.

Sources

* http://www.marianne2.fr/Jean-Paul-Demoule-archeologue-rehabilite-notre-passe-gaulois_a221050.html

* http://www.marianne2.fr/

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