Faut arrêter de freaker *

Par Pierre Foglia  ** – 16 décembre 2000

Moi aussi je trouve consternants les propos tenus par Yves Michaud à la Commission des états généraux sur la langue. Il est vrai que je trouve M. Michaud consternant même quand il ne dit rien. J’ai déjà exprimé ici tout le bien que je pense de ce nain devenu grand de l’amitié que lui portait René Lévesque. Cela impressionne beaucoup les gens qu’il fut l’intime de Ti-Poil. Pas moi. Il est vrai que je trouvais René Lévesque plutôt petit aussi.

Bref, ce n’est pas moi qui vous contredirai. M. Michaud est un être tout à fait déplorable, rien que de l’entendre parler de vin me donne envie de boire du lait, rien que de le voir à la télé me fait penser que j’ai oublié de porter les vidanges au chemin.

Mais non, c’est demain les vidanges, me dit ma fiancée.

T’es sûre?

Cela dit, et j’aurais pu commencer par là, mais je voulais qu’il soit établi que je ne défendais pas un ami – est-ce assez clair? -cela dit M. Michaud ne méritait pas ce blâme unanime de l’Assemblée nationale. À moins qu’il y ait là-dedans des règlements de comptes internes qui m’échappent, si le centre de l’affaire est bien celui cerné par M. Bernard Landry – M. Michaud a fait une erreur historique monstrueuse en banalisant l’Holocauste – alors je trouve que M. Michaud est victime du lâche empressement de ses petits amis «à ne pas vouloir de trouble», surtout ce genre de trouble-là, surtout sur ce sujet-là, je les entends freaker d’ici dans le bureau du premier ministre: non, non, non pas le B’nai Brith, pas le Congrès juif, pitié, pas ça.

Il règne dans ce pays une espèce de terreur à la seule l’idée d’avoir à affronter les organisations juives comme le B’nai Brith ou le Congrès juif. Terreur qui, selon moi, et c’est pour ça que j’y reviens, alimente dangereusement les sentiments et les attitudes antisémites au lieu de les combattre.

C’est entendu, l’intervention de M. Michaud était hors d’ordre. Mais dans son contenu, dans ses mots, comme dans ses intentions, M. Michaud a-t-il mis en doute, minimisé la Shoah? A-t-il dit quelque chose qui permette de croire qu’il est indifférent à la souffrance du peuple juif? Qu’il n’a rien à foutre des cinq millions de victimes juives des nazis?

M. Michaud hait-il les juifs? Si vous voulez mon avis il est bien trop occupé à s’adorer pour haïr qui que ce soit.

Il est vrai qu’on ne l’accuse pas d’antisémitisme primaire. On l’accuse de banalisation. Chaque fois que quelqu’un parlant du massacre des Arméniens, des Tutsis, des Palestiniens, des Cambodgiens, chaque fois que quelqu’un a le mauvais goût, ou l’incongruité, ou l’innocence d’évoquer la Shoah, ou seulement d’employer le mot «génocide», le voilà accusé de banaliser la Shoah. Un débat récurrent qui ne fait pas l’unanimité parmi les juifs. Il y a des juifs qui trouvent indécente «cette concurrence de victimes». Les plus nombreux, il est vrai, défendent l’unicité absolue de la Shoah et perçoivent comme une banalisation de leurs souffrances toute évocation ou comparaison avec la souffrance des autres. Mais je répète, j’insiste: un débat récurrent. Un débat. Pas quelque chose d’unanimement partagé et ressenti comme l’est l’horreur même de la Shoah, par exemple.

En blâmant aussi officiellement M. Michaud, l’Assemblée nationale a pris position dans ce débat comme si c’était son rôle. En fait, c’est beaucoup plus simple que ça: l’Assemblée nationale a freaké.

Faut arrêter de freaker. Ça ne rend service à personne.

Je vais vous raconter une histoire monsieur, Bernard Landry. Vous connaissez Stéphane Venne, l’auteur-compositeur de chansons… Un jour le Mouvement Desjardins lui commande une toune publicitaire et Venne compose un truc qui disait: «À partir d’aujourd’hui, demain nous appartient.» La toune est refusée, elle ne plaisait pas, trop ceci, trop cela.

Quelques mois plus tard, à l’occasion des élections provinciales (celles de 76), le PQ commande une toune à Venne pour sa campagne radio-télé. Venne sort de son tiroir la toune refusée par Desjardins. «À partir d’aujourd’hui, demain nous appartient.» Ça pogne. La toune est jouée un peu partout dans les assemblées du PQ. Qui, soit dit en passant, a été élu.

Le temps passe. Un matin, coup de téléphone affolé d’un proche du premier ministre: «M. Venne, allez donc lire l’article de Mordecai Richler dans The Atlantic Monthly»…

Dans son article M. Richler rapportait à ses lecteurs que le soir de la victoire du PQ, les jeunes partisans chantaient «Tomorrow belongs to me… the chilling Hitler Youth song from Cabaret»…

Oh tabarnak! se dit Venne, me voilà dans de beaux draps. Aurais-je plagié inconsciemment? Fonce chez son disquaire. Achète Cabaret. Écoute la toune en question. Sont cons ou quoi? Rien à voir. Ni dans les paroles ni dans la musique. RIEN À VOIR DU TOUT. Sauf le titre. Plus encore, la toune du film n’est pas d’époque, les jeunesses hitlériennes n’ont jamais chanté ça, pour la bonne raison qu’elle a été composée expressément pour le film. On est doublement en pleine fiction.

Cela n’a pas empêché Mordecai de répéter son histoire en entrevue à CBC. Et la revue américaine Commentary, dans un grand article sur l’antisémitisme québécois signé de deux profs de McGill, Ruth Wiss et Irwin Cultler, de rapporter cette même affaire de «Nazi party song from Cabaret that was unfortunately been adopted as a French Canadian nationalist anthem». Venne leur a envoyé sa toune et la toune de Cabaret pour fin de comparaison, les profs ont répondu qu’ils maintenaient leurs conclusions.

Tout ça pour vous dire qu’il faut arrêter de freaker, monsieur Landry.

Votre empressement à vous rouler à terre en demandant pardon ne fera pas mieux aimer les nationalistes québécois des juifs comme Mordecai Richler qui sont de toute façon persuadés que le nationalisme est une morbidité (sauf le nationalisme canadien, bien sûr), et surtout persuadés que le nationalisme québécois se nourrit d’antisémitisme.

Au lieu de ce vote honteux à l’Assemblée nationale il eût été plus approprié, plus avisé aussi, de désavouer votre ami en débaptisant cette mussolinienne station de métro Lionel-Groulx -Lionel Groulx était un admirateur de Mussolini et de Salazar- et de la renommer, par exemple, station Docteur-Henry-Morgentaler, ou mieux encore station Léa-Roback (1), ou station Leonard-Cohen, bref il ne manque pas de juifs montréalais pour nous consoler du B’nai Brith.

(1) Léa Roback, syndicaliste, féministe, meneuse de grèves (dans le textile) qui a souvent défié Duplessis. Une sacrée belle madame, morte y’a pas longtemps à près de cent ans et toutes ses dents.

Sources

* http://archives.vigile.net/ds-michaud/docs/00-12-16-foglia.html

** http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Foglia

** http://recherche.cyberpresse.ca/cyberpresse/search/theme/lapresse/template/result?q=&fq%5B%5D=author%3APierre+Foglia&sort=recent

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