Quand les faits divers racontent la crise *

Quand les faits divers racontent la crise 1 de 3 *

Quatre années de difficultés économiques ont fait flamber la misère, la précarité et la criminalité. Revue de détail de ces petits et grands drames dont la crise est le principal scénariste.

Par Frédéric Ploquin – 10 septembre 2012

Privé de RSA depuis le mois de mai, alors qu’on lui réclamait pour la quatrième fois des pièces justificatives complémentaires, Y. C. s’est soudain aspergé de white spirit avant de se transformer en torche sous les yeux de l’agent d’accueil de la CAF de Mantes-la-Jolie (Yvelines) avec qui il conversait calmement jusque-là. Ce quinquagénaire, père de deux enfants, devait succomber à ses blessures cinq jours plus tard, le 13 août. La fin de l’espoir est le commencement de la mort. En tuant l’espoir à petit feu, la crise met de l’essence dans le moteur des faits divers – vols d’or, razzias sur le cuivre, arrachages de colliers, infractions à l’environnement, saucissonnages… Et elle tue, avec une augmentation des violences, contre soi-même et contre les autres. Elle oppose en même temps un lourd démenti à tous ceux qui prétendent que criminalité et misère ne sont liées en aucune façon.

Quelques exemples. À Nîmes, dans le Gard, des patrons, victimes d’une grande tension dans leur trésorerie, sont soupçonnés d’avoir embauché des voyous pour récupérer de l’argent qu’on leur devait. Ils ont fini sous les verrous, mis en examen pour «complicité d’extorsion». Drame de la crise ? Cela en a tout l’air. Dans la forêt guyanaise, des orpailleurs illégaux ont accueilli à l’arme de guerre une colonne de militaires. Bilan : deux morts. Drame de la crise ? Jamais le prix de l’or, valeur refuge par gros temps, n’a été aussi élevé.

Plus médiatique encore : Xavier Dupont de Ligonnès est soupçonné d’avoir tué sa femme et leurs quatre enfants à Nantes, en avril 2011, avant de disparaître corps et âme. Suicide ou fuite ? La seule certitude, c’est que cet homme avait subi des revers économiques en cascade. Qu’il avait emprunté de l’argent pour tenter de continuer à faire bonne figure, mais que le déclassement le guettait, lui qui avait déjà perdu la foi. Drame de la crise ? C’est une piste sérieuse.

Plus étonnant : 200 marins sans le sou ont été abandonnés dans le port de Sète, à l’aube du printemps dernier. Mis en redressement judiciaire en France, leur patron, un armateur marocain, n’avait plus les moyens de faire tourner ses bateaux. Les marins ont organisé tant bien que mal leur survie à bord, comme dans un film des années 30. Drame de la crise ? Le fait divers a toujours comporté une rubrique «social».

Les vols à l’étalage explosent en France : 40 035 voleurs à l’étalage de nationalité française ont été mis en cause en 2010, soit une hausse de 8% par rapport à 2008, selon une étude de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). La flambée est plus importante si l’on se penche sur les mis en cause de nationalité étrangère, avec une hausse de 114% pour ceux venus de Roumanie (9 329), de 67,8% pour ceux issus de l’ex-Yougoslavie (3 041) et de 58,7% pour ceux originaires de Tunisie (1 663)… Autant de territoires où la crise économique se double parfois d’un chaos politique, avec possibilité de dérive mafieuse à la clé. Drame de la crise ? Au moins un signe extérieur sérieux.

Au Mexique, les narcotrafiquants enlèvent les filles pour les prostituer, et transforment les garçons en guetteurs ou les expédient dans des camps où ils apprennent à tuer… Pourtant, jamais le pays, où triomphe le modèle imposé par les cartels de la drogue, n’a compté autant de milliardaires. Drame de la crise ? Un de ses symptômes en tout cas. Revue de détail de ces faits divers dont la crise est le principal scénariste, une crise dont il convient de rappeler qu’elle a bel et bien été déclenchée par ce que le commissaire Jean-François Gayraud appelle «l’action prédatrice d’élites cupides». Autrement dit par une action criminelle…

• La chasse aux coffres-forts

C’est la crise ! Par peur du grand krach, de nombreux épargnants, qui ne font plus confiance aux banques, choisissent de vider leurs comptes. Problème : que faire de ces tas de billets ? Voilà comment le bon vieux coffre-fort est revenu à la mode. Certains fournisseurs sont même en rupture de stock.

Du coup, les gangs de cambrioleurs sont à l’affût. Ils planquent devant les magasins, guettent les acheteurs et les suivent jusqu’à leur domicile. Où ils reviendront plus tard, la nuit de préférence, et ils n’hésiteront pas à déployer toutes les violences pour obtenir le sésame, la combinaison qui permettra de rafler le magot. On parle de «saucissonnage» à domicile ; tout est dit dans cette référence à la charcuterie. Le fléau frappe particulièrement les personnes âgées, celles qui vivent de leurs modestes économies, de ces sous qu’elles préfèrent garder à portée de main. Dernière affaire en date, l’assassinat d’un retraité dans son appartement de Montigny-lès-Metz (Moselle). Roger Tarall, 89 ans, ancien cheminot, gisait sur son lit, mains et pieds liés, bâillonné avec du solide ruban adhésif, lorsqu’il a été découvert, le 18 avril dernier. Il aurait été victime d’une agression qui a mal tourné. Placards et armoires avaient été vidés, mais le vieux a apparemment gardé secrète la combinaison de son coffre, où dormaient plusieurs milliers d’euros. Les voleurs ont certainement bénéficié d’un tuyau, car rien ne laissait soupçonner la présence d’un quelconque pactole dans ce modeste immeuble que la victime habitait depuis 1960.

La France n’est pas le seul pays touché par la recrudescence de ces cambriolages ciblés. Paniqués par l’avenir de leur économie, des Grecs troquent leurs euros contre des dollars, des francs suisses ou des livres sterling qui finissent dans un coffre, et les voleurs s’en donnent à coeur joie.

•  Sus à l’or !

Valeur refuge par excellence, l’or ne cesse de flamber depuis le début de la crise. Son cours a été multiplié par trois en cinq ans. Avec, pour triste corollaire, la hausse des vols de colliers et de bagues, un «sport» dangereux tant l’arrachage d’un collier peut causer de sérieux dégâts physiques, outre le traumatisme psychologique qu’il génère. La ville de Marseille détient en la matière un record, mais ces vols à l’arraché sont désormais une plaie dans toutes les agglomérations. Dans la capitale, le printemps, saison bénie pour les décolletés, a vu bondir les vols de colliers : plus de 400 pour le seul mois de mai ! La plupart du temps, les voleurs opèrent à deux, en scooter, et ciblent les personnes les plus faibles. Les bijoutiers paient eux aussi un lourd tribut aux voleurs d’or. L’année 2011 s’est achevée avec un total de 369 vols à main armée commis dans leurs magasins. Plus d’un par jour ! En 2005, on n’en comptait encore «que» 88. A La Bocca, près de Cannes, au cours du dernier week-end de novembre 2011, un hold-up s’est soldé par la mort du bijoutier. Il y avait déjà eu un mort à Cambrai en février de cette même année et un autre à Paris en avril. Plus le prix de l’or grimpe, plus les attaques sont violentes. Les braqueurs surgissent souvent armés de kalachnikovs, l’arme à la mode chez les voyous, et fracassent les vitrines à la hache. De plus en plus de bijoutiers se voient infliger la double peine, avec une séquestration à leur domicile en guise de préambule. Tandis que leur famille est gardée au chaud, ils ont plutôt intérêt à gagner gentiment la boutique et à ouvrir le coffre.

À la différence des banquiers, qui ne conservent presque plus d’argent dans leurs établissements, les bijoutiers exposent leur marchandise pour la vendre. La dureté du marché amène par ailleurs des professionnels à fermer les yeux sur la provenance des bijoux qu’on leur propose et à se transformer en receleurs. S’il le faut, les voleurs font un saut à Anvers, où prospère un marché fort peu contrôlé.

• Pollution et trafic de pesticides

En temps de crise, on ferme des usines sans prendre le temps de les dépolluer, ni même de les sécuriser. Squatteurs et chercheurs de métaux peuvent alors s’y aventurer, au risque de tomber dans une fosse à déchets à peine recouverte de planches. Les administrateurs judiciaires payent les salariés licenciés et repoussent à plus tard le traitement des matières dangereuses. Ces quatre dernières années ont ainsi été fatales à de nombreuses tanneries, ateliers sidérurgiques, papeteries ou teintureries, selon la Commission nationale des sites et sols pollués qui évalue à plusieurs milliers le nombre de sites en déshérence. Résultat : des tonnes de produits chimiques sont laissées à l’abandon et les mises en demeure des mairies n’y changent pas grand-chose. Dernier «scandale environnemental» en date, selon les mots de la ministre de l’Écologie de l’époque, Nathalie Kosciusko-Morizet, l’accumulation, aux portes de la capitale, dans la commune de Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), d’une montagne de déchets haute de 25 m et longue de 200.

À l’origine de ce tas sauvage et nauséabond, un certain Patrick Bueno, ancien gérant d’un centre de tri, qui a comparu devant la cour d’appel, le 29 mai dernier. Déjà condamné pour fraude fiscale, l’entrepreneur se retourne contre les administrations, à commencer par la mairie, qui ne lui aurait pas donné l’autorisation de construire un centre de tri sur un terrain… non constructible. Le ministère public réclame la confirmation de la peine infligée en première instance : dix-huit mois de prison avec sursis et de fortes amendes. Il faudra plus de cinq mois et 20 millions d’euros pour débarrasser la commune de ces 160 000 m3 de déchets industriels, dont 900 amiantés. Les organismes de protection de l’environnement sont souvent dépassés par l’ampleur de la tâche. Faute de moyens, l’État ne peut pallier les défaillances de tous les patrons voyous. Des fûts de toutes sortes sont alors livrés à la rouille en attendant que leur contenu, acides ou solvants, aillent rejoindre les sols et les nappes phréatiques. Une délinquance indolore sur le moment, aucune victime ne risquant de porter plainte, mais dont les générations futures régleront l’addition. Pour des raisons de coûts, certains agriculteurs sont également moins regardants sur l’origine des pesticides qu’ils répandent dans leurs champs. Dans certaines régions, notamment le sud-est de la France, près du quart des produits utilisés proviennent de filières d’approvisionnement occultes pratiquant la contrefaçon à l’échelle industrielle.

Sociétés écrans, intermédiaires au Liechtenstein, on nage en plein univers criminel, avec l’Ukraine comme base arrière d’un trafic désormais aux mains des mafias. La manne générée est évaluée à 4 milliards d’euros par an. En 2010, 28 t de substances phytosanitaires contrefaites ont été saisies en une seule prise dans le port d’Hambourg. La marchandise provenait de Shanghai, en Chine, principal producteur mondial. Ces substances illégales, utilisées notamment pour le désherbage, entraînent des dommages importants pour les rivières. La France, grande utilisatrice de ces produits, est désormais la cible privilégiée des trafiquants, selon l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp). À ce jour, les risques pénaux encourus sont faibles par rapport aux gains. Pourtant, la pollution tue. À petit feu, mais elle tue.

•  Suicides, mode emploi

Fragilisation des relations professionnelles, volatilité de l’emploi, angoisse face au déclassement, peur de ne pas pouvoir faire face à ses traites… Depuis le début de la crise, en 2008, les suicides ont augmenté de 5 % en Europe – de 17 % en Grèce, épicentre de la crise. Le 8 août, Y. C., à bout de souffle, privé de RSA depuis quatre mois, avait sans doute préparé son immolation devant le guichet de la CAF de Mantes-la-Jolie. «Preuve qu’il ne pensait pas revenir, il ne restait plus un effet personnel dans sa caravane», confie la propriétaire du camping de Mousseaux-sur-Seine, où le quinquagénaire avait trouvé refuge depuis trois ans, faute de pouvoir s’offrir un logement décent… Jusqu’au début 2012, ce père célibataire de deux enfants qui ne vivaient pas avec lui travaillait encore de nuit, épisodiquement, dans des centres hospitaliers. Et s’acquittait scrupuleusement de son loyer au camping. Mais, au printemps, Y. C. perd pied. En l’absence de justificatifs de salaires répertoriant ses courtes missions, les caisses sociales lui ont réclamé rétroactivement un trop perçu important, et s’interrogeaient sur son droit à percevoir le RSA. Y. C., lui, ne s’interrogera plus jamais.

Sept mois auparavant, en janvier, un père de famille de 55 ans remettait à un préposé du centre des impôts de Créteil (Val-de-Marne) un mot : «Vous voulez ma peau, vous l’avez.» Avant de sortir se loger une balle de calibre 38 dans la tête. Le défunt, architecte urbaniste sans activité depuis un moment, devait entre 20 000 et 30 000 € au Trésor public, qui le relançait tous les jours, ou presque, par lettre recommandée.

Derrière ces actes sacrificiels à forte charge symbolique, perpétrés sur la place publique, combien de suicides à bas bruit ? L’onde mortelle fait chaque année en France plus de 11 000 morts – deux fois plus qu’en Grande-Bretagne, en Espagne ou aux Pays-Bas. La crise y ajouterait sa dîme d’environ 750 suicides et 10 000 tentatives, selon le psychiatre et professeur de médecine légale Michel Debout.

•  Des Madoff «made in France»

Avec la crise, les gens qui ont un peu d’argent croient volontiers aux miracles. Ils sont prêts à donner au premier venu qui leur certifie qu’il leur rendra au centuple. Plus ils craignent les hausses d’impôts, plus ils fraudent le fisc, plus ils remplissent des bas de laine à la portée de n’importe quel émule de l’escroc new-yorkais Bernard Madoff. Les riches familles de Miami ont gobé les promesses de ce financier qui prétendait générer des intérêts à deux chiffres ; en France, on a eu la «Madoff de Touraine», soupçonnée d’avoir soutiré plus de 3 millions d’euros à une cinquantaine de clients. Comme le Madoff américain, Sylviane Hamon faisait dans l’extorsion de proximité. Comme Madoff, elle rémunérait les premiers investisseurs avec… l’argent confié par les derniers venus. Mise en examen pour «abus de confiance» en janvier 2012, elle est restée sous les verrous pendant quatre mois. Remise en liberté, elle a disparu. Jusqu’au jour où son avocat a révélé qu’elle s’était refugiée dans une… congrégation religieuse. Avait-elle troqué le dieu Argent pour une autre divinité ?

Un autre arnaqueur du même tonneau a été repéré un mois plus tard, cette fois dans le Var. À la tête de plusieurs sociétés de placements, Fabrice Denizet, 46 ans, passait pour le plus fin boursicoteur de la Côte, entre Toulon et Nice. Au cours de sa garde à vue, il a admis avoir capté 38 millions d’euros, mais en avoir remboursé 9 millions aux souscripteurs. Chez lui, disaient ses alléchantes plaquettes publicitaires, les rendements pouvaient atteindre 20%. Moyennant quoi, il s’était mis à l’abri d’un possible krach boursier en achetant un appartement et une villa en Floride pour un montant de 500 000 euros.

Quand les faits divers racontent la crise 2 de 3 *

Par Frédéric Ploquin – 11 septembre 2012

• Une commerçante version braqueuse

Pendant la crise, même les riches pètent les plombs. Fille de notables mosellans, déjà quinquagénaire, Fabienne Lévy gérait des boutiques de prêt-à-porter à Saint-Avold. C’est une condamnation aux prud’hommes pour licenciement abusif qui a fait germer en elle une véritable haine des cols blancs. Ruinée, asphyxiée par les mauvais résultats, elle a décidé de devenir braqueuse de banques. De s’attaquer, tel un gangster moyen, à ceux qui avaient causé sa perte. Une véritable croisade contre le monde de la finance qu’elle mène flingue en main. En 2006 et 2007, la dame attaque quatre banques en France et en Allemagne, dissimulée derrière des lunettes de soleil et sous une perruque. Le montant de son butin cumulé s’élève à 175 000 euros, mais son premier mobile n’est-il pas de punir ces «escrocs» qui l’ont traitée comme une «moins que rien» ? Son fils de 21 ans est de la partie. C’est lui qui conduit la voiture à l’heure de la fuite. Une voiture de location que les gendarmes avaient mise sous surveillance… Devant les jurés de la cour d’assises d’appel de Meurthe-et-Moselle, en mai dernier, la commerçante se défend. «Je disais bonjour en arrivant. Je n’ai jamais été violente. [...] Je n’avais jamais eu ne serait-ce qu’un PV pour stationnement», déclare-t-elle, pour tenter d’échapper à la peine de dix ans de réclusion criminelle prononcée contre elle en première instance, deux ans auparavant. C’était avant sa déconfiture. Avant cette dégringolade qu’elle n’a pas supportée, elle qui eut autrefois un riche époux.

• Les dealers et leurs «nourrices»

La crise n’épargne personne, pas même les handicapés. Dans cette cité du Val-de-Marne, les dealers en ont convaincu plusieurs d’abriter dans leur appartement leurs sacs en plastique bourrés de cannabis. Loin de chez eux, hors de portée de toute perquisition. Dans le charmant vocable de ce petit monde, on appelle ça une «nourrice». Les nourrices se multiplient avec la dureté des temps. Ce n’est pas un métier comme un autre. C’est un service que l’on rend sous la pression, moyennant quelques billets. Partie prenante de la logistique des trafiquants, elles en deviennent les complices souvent involontaires. Les dealers, une fois les lieux investis, se comportent chez leurs nourrices comme s’ils étaient chez eux. Ils entrent sans frapper, se servent, repartent. Les «victimes» ne portent jamais plainte, mais il arrive qu’elles aient de graves ennuis avec la justice. Personne ne vient alors leur payer les services d’un bon avocat. À la misère et à la peur s’ajoutent les ennuis avec les autorités. Lourde addition pour des squattés.

•  Certains font les poubelles

Ça fait mal au coeur de voir un tube de dentifrice, un mascara, toutes ces canettes et ces yaourts partir au broyeur. A fortiori quand les fins de mois sont difficiles ! Des salariés d’une entreprise de nettoyage oeuvrant dans le périmètre de l’aéroport d’Orly avaient ainsi pris l’habitude de puiser au hasard parmi ces objets confisqués aux voyageurs pour des raisons de sécurité et destinés à être détruits. Réflexe normal pour les uns, faute professionnelle pour les autres. Au printemps dernier, six de ces «techniciennes de surface» ont failli perdre leur job pour «vol».

• Fabrique de faux billets

Les faux-monnayeurs, eux, se régalent. En période de crise, on est moins regardant. Cette coupure de 50€ a beau avoir été découpée dans une simple feuille de papier format A4, c’est tout de même un billet de 50€. Vrai ou faux, on fait avec. Pour le plus grand bonheur de cet ancien imprimeur qui, depuis la faillite de son entreprise, mettait son savoir-faire au service d’une organisation criminelle. Pour faire face au manque de liquidités, il fabriquait des billets de 20 et de 50€ à la chaîne, dans son petit atelier clandestin du Val-de-Marne. Les Manouches les lui achetaient au kilo, puis partaient sur les routes de France «craquer» ces billets, ici dans une boulangerie, là dans une épicerie, transformant 50 e en monnaie de singe en billets estampillés Banque de France. Jusqu’à la découverte de l’usine à fric par la PJ, en juin dernier, l’une des plus grandes jamais démantelées en Europe. Entre 600 000 et 800 000 faux euros sont ainsi retirés chaque année du marché par les banques centrales en Europe. Plus de la moitié proviennent des environs de Naples. Une activité secondaire pour la Mafia, à qui les crises financières n’ont jamais fait peur.

• Et maintenant, on vole aussi l’essence !

Le prix de l’essence, du fioul et du gazole deviennent inabordables. Conséquence presque mécanique, les vols se multiplient. À tel point que l’on a vu le directeur d’un dépôt de carburant de Chindrieux, en Savoie, décider au printemps dernier de mettre la clé sous la porte. Une vingtaine de vols par an avaient fini par déséquilibrer les comptes de sa société. En cause, la hausse du baril de pétrole qui multiplie les vocations parmi les voleurs, passés maîtres dans l’art de siphonner les camions. Et ce ne sont pas les images vidéo enregistrées dans le dépôt qui ont rassuré les dirigeants : ils y ont vu des types armés de kalachnikovs, faisant penser qu’il s’agit d’un trafic à grande échelle. Les campagnes françaises sont, elles, confrontées à un autre phénomène en pleine recrudescence : le vol de bois de chauffage. L’augmentation du prix de l’énergie et la baisse des revenus des ménages ont fait bondir le trafic de bûches, relativement faciles à subtiliser, dans la mesure où le bois est entreposé le long des routes, souvent loin de toute habitation. Des vols qui, dans la France rurale, alimentent davantage les conversations que les vols de smartphones en ville. Dans la même veine, on signale à EDF une vogue des piratages de compteurs électriques et de raccordements sauvages.

La crise racontée par les faits divers 3 de 3 *

Par Frédéric Ploquin – 12 septembre 2012

• Des Roumaines au rabais

Un signe supplémentaire de la crise : des camps de fortune, installés le long des autoroutes ou des voies ferrées, se remplissent de miséreux fuyant la Roumanie. Plusieurs enquêtes menées en région parisienne par la police ou la gendarmerie ont démontré que des hommes installés dans ces camps se remplissaient les poches en mettant des centaines de jeunes femmes sur le trottoir. À raison d’une dizaine de passes par jour, facturées entre 40 et 50€, les filles sont plutôt «productives». Elles n’ont pas leur passeport avec elles, n’ont souvent connu que cette activité et rendent compte de leur travail par téléphone à leurs souteneurs. Dans le cas d’une prostituée roumaine dont la famille est restée au pays, on peut parler de prise d’otage.

• La guerre du rail et les… cimetières

Les trains sont en retard, c’est la faute aux voleurs de cuivre et de plomb. En 2010, la SNCF a cumulé 5 800 heures de retard à cause de ces vols. Un fléau qui avait fait son apparition lors des premiers chocs pétroliers, avait rebondi avec la guerre du Golfe, avant de prendre une ampleur industrielle depuis 2006, avec l’envolée du prix du cuivre, selon une récente étude de l’Observatoire national de la délinquance. En 2010, 10 181 vols ont été commis en zone de gendarmerie et 1 473 en zone de police. Parmi les 1 538 personnes mises en cause, 45% vivaient à proximité du lieu du vol, 27% étaient des «itinérants» et 26%, des étrangers. Tuyauteries, portails, fûts, batteries, câbles électriques, tout y passe, avec une faveur accordée au cuivre, suivi du plomb et de l’acier. Principale victime, la SNCF, qui, avec 3 350 vols recensés en 2010, a vu les attaques augmenter de 181%. L’envol des cours en est évidemment la cause, mais ces razzias ne serviraient à rien si des ferrailleurs véreux ne rachetaient la marchandise en fermant les yeux. Crise oblige, l’heure est au recyclage tous azimuts. Les «voleurs d’opportunité» sont de plus en plus nombreux et rivalisent avec les organisations criminelles structurées. Au printemps 2011, le gouvernement a mis sur pied un plan d’urgence pour sécuriser les voies ferrées. Coût estimé : 40 millions d’euros. En attendant, en zone rurale, on voit des plombiers (déjà fragilisés par la crise) disparaître pour cause de cambriolages à répétition. Signe des temps, les déchetteries et même les cimetières ne sont pas épargnés par les voleurs.

• Pirates en mer

Parole de spécialiste, «quand l’ordre règne sur la planète, les pirates des mers montrent rarement le bout de leur nez». Durant un demi-siècle, alors que bloc soviétique et bloc occidental se regardaient dans le blanc des yeux, de la Seconde Guerre mondiale aux années 90, les pirates ont fait profil bas. Dès qu’ils ont perçu un signe de faiblesse, ils ont affrété leurs embarcations. La crise économique, mais aussi politique, avec l’effondrement d’un Etat comme la Somalie, dans l’est de l’Afrique, leur a donné le courage de sortir en mer. Du golfe de Guinée au Yémen, de la Somalie à Madagascar, ils rendent la navigation aussi périlleuse que les promenades à pied dans les pires favelas de Rio. Il en va de la piraterie comme du crime organisé. Le 11 avril 2008, il a fallu une intervention militaire française et une rançon de 2 millions de dollars (1,6 million d’euros) pour libérer les otages retenus à bord du Ponant, un voilier de croisière arraisonné dans le golfe d’Aden. Dans les heures qui ont suivi, six Somaliens ont été interpellés à bord d’un 4 x 4 en possession d’armes et de 200 000€ en liquide. Agés de 25 à 30 ans, ils ont été transférés en France où ils ont purgé quatre ans de détention provisoire avant de comparaître devant la cour d’assises de Paris. Cinq suspects ont nié leur participation à l’attaque du voilier. Verdict : deux acquittements, une peine de quatre ans de prison, deux peines de sept ans et une de dix ans pour le seul homme à avoir reconnu sa participation à l’opération. Les pirates ont attaqué 42 navires et pris en otages 815 marins durant la seule année 2008.

• Policier (grec) à louer !

Pour renflouer les caisses vides, le ministère de l’Intérieur grec a décidé de mettre ses flics, ses camions, ses chiens, ses grues, ses bateaux et même ses hélicoptères en location. Comptez 30€ l’heure pour un fonctionnaire, 200€ l’heure pour une vedette. Les tarifs figurent dans le Journal officiel de la République hellénique du 2 avril dernier. Rabais possible à partir du quatrième jour. Dire qu’avant la crise les familles grecques rêvaient de voir au moins un de leurs enfants devenir fonctionnaire !

Sources

* 1 de 3 : http://www.marianne2.fr/Quand-les-faits-divers-racontent-la-crise-1-3_a222291.html

* 2 de 3 : http://www.marianne2.fr/Quand-les-faits-divers-racontent-la-crise-2-3_a222314.html

* 3 de 3 : http://www.marianne2.fr/La-crise-racontee-par-les-faits-divers-3-3_a222315.html

http://www.marianne2.fr/

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