En aparté – Le prix du livre et celui de l’ignorance *

Par Jean-François Nadeau ** – 22 septembre 2012

Combien de fois, dans ce cahier Livres, nous a-t-on suggéré d’indiquer le prix des ouvrages dont nous parlons? Nous ne le faisons pas. Nous ne l’avons jamais fait. Et ce n’est pas sans raison.

En général, les livres sont vendus au prix suggéré par les éditeurs. Mais cela peut varier d’un libraire à l’autre. En particulier dans les grandes surfaces, où l’on tente d’attirer les clients avec le miel de certaines nouveautés offertes à grand rabais.

Chez nous, rien n’oblige à vendre les bouquins à prix fixe, comme c’est le cas depuis longtemps dans nombre de pays.

Pourtant, rapports et enquêtes se sont multipliés au cours des dernières décennies afin de se pencher sur la fragilité dont souffre le monde du livre au Québec. On a proposé à plusieurs reprises d’établir des règles afin que les prix soient partout les mêmes. Encore rien de fait à ce chapitre, même si l’écrasante majorité des libraires sont favorables à cette mesure. C’est toujours l’attente.

En 1970, il y avait seulement 97 librairies au Québec capables d’offrir un minimum de titres dans divers champs culturels. C’est ce qu’on appelle, dans les officines du gouvernement, des « librairies agréées ». On en comptait plus du double en 1999, soit 215. Ce n’était pas encore beaucoup, avouons-le, pour desservir un aussi vaste territoire. Hors des grands centres, il faut encore le plus souvent se résoudre à commander ses livres.

Va pour l’attente du facteur, mais encore faut-il connaître au préalable ce que l’on cherche ! Or la littérature en général et la littérature québécoise en particulier demeurent les parents pauvres tant dans les médias que sur les bancs de l’école. Pareil vide a des conséquences désastreuses.

La librairie chez nous part de loin. Et la route est encore longue avant que nous puissions arriver quelque part. De fait, la question du maintien et du développement dans toutes les régions d’un solide réseau de librairies et de libraires se pose autant que jamais.

Depuis dix ans, le nombre de libraires agréés baisse tandis que la population continue d’augmenter. On répertorie 10 % de libraires de moins au Québec qu’il y a dix ans. Nous progressions. Voici qu’on recule.

Qu’on ne vienne surtout pas me dire que c’est Internet ou un quelconque Bonhomme Sept Heures du même genre qui expliquerait cette déstabilisation des librairies ! Les ventes de livres dématérialisés ne sont pas encore assez importantes chez nous pour qu’on crie au loup. Par contre, il y aurait beaucoup à dire sur la pauvre diffusion dont jouit la culture au Québec.

Il y aurait beaucoup à dire tout d’abord sur le peu d’énergie qu’ont mise les partis politiques au cours des dernières années à assurer une juste distribution du patrimoine culturel à l’ensemble des Québécois par l’entremise de la lecture. Pensez seulement à la place qu’occupent les livres dans l’univers scolaire. Avez-vous vu l’état des bibliothèques dans les écoles ? Un rattrapage ponctuel ne fait rien à l’affaire. Au moment où l’on dépense une fortune pour équiper les classes de tableaux numériques dont on ne connaît guère l’espérance de vie ni les bienfaits réels sur l’apprentissage, nous sommes les victimes d’un enfumage géant où le livre apparaît presque comme un archaïsme. Ma foi, avons-nous perdu le nord à force de nous laisser ainsi guider dans la brume ?

Il y aurait beaucoup à considérer encore face à un monde médiatique où le livre, très souvent, est considéré comme une simple marchandise parmi d’autres. Nous sommes à l’ère glorieuse de l’« industrie culturelle », cette expression hideuse et insensée dont se gargarisent ceux qui font profession d’« aider la culture » à la petite semaine. Même la publicité de certains éditeurs conforte désormais cet esprit petit et malheureux : « Bonheur de lecture garanti ou argent remis ». Et quoi encore ? À quand un peu de grandeur mise au service d’un élan culturel à long terme ?

Pendant ce temps, c’est la guerre en librairies. Depuis plusieurs années, les plus gros décident de vendre à prix coupés pour attirer à eux la clientèle sensible aux bonbons et autres best-sellers bien givrés. Cela a pour résultat que les plus petits se font enlever le pain de la bouche et meurent d’inanition.

En France, depuis 1981, la loi Lang a mis en place le principe du prix unique du livre. Selon ce principe, le prix de vente est fixé par l’éditeur. Le libraire ne peut offrir un rabais de plus de 5 % sur le prix indiqué. Vous pouvez donc acheter n’importe lequel livre, partout en France, sans avoir à craindre qu’il soit vendu à prix coupé chez le voisin. Bien sûr, on rappelle toujours l’exemple français. Comme s’il n’y avait que lui !

Justement, il n’y a pas que la France qui se soit dotée de mesures pour protéger au moins un peu les libraires, tout en misant sur un système d’éducation digne de ce nom. Le prix unique pour le livre existe au Portugal, en Norvège, au Pays-Bas, au Mexique, au Japon, en Italie, en Espagne, au Danemark, en Autriche et en Allemagne. Sans mentionner qu’il ne s’agit pas là d’une mesure récente. Elle est en vigueur depuis plusieurs décennies un peu partout. Au Danemark, elle l’est depuis 1837, à l’époque où un certain Lord Durham, venant chez nous pour rappeler qu’il y était chez lui, constatait que nous n’avions même pas de littérature ! Maintenant que nous en avons une, tous les Alain Grandbois, Gaston Miron, Jacques Ferron, Marie-Claire Blais, Pierre Vadeboncœur, Louis Gauthier et Catherine Mavrikakis devraient-ils n’être connus que dans les grands centres par un petit nombre, au hasard de maigres cours de littérature ou de découvertes dans de rares librairies ?

L’accès au monde du livre ne relève pas strictement de problèmes marchands. Ce serait injuste et surtout inexact de prétendre que la librairie ne souffre que de cette triste réalité des prix fluctuants. Le problème du monde du livre est à saisir dans son ensemble. Et au plus vite. Mais rien n’empêche de corriger au moins la situation des prix.

En Angleterre, un système de prix unique, le Net Book Agreement, a été abandonné en 1995. Le monde de la librairie en a immédiatement souffert. Depuis, on a sabré les dépenses au pays de Sa Majesté dans les bibliothèques publiques, sous prétexte d’une rentabilité à courte vue. C’est le produit d’une pensée pauvre et dogmatique dans son libéralisme qui n’a rien à envier au stalinisme d’autrefois. Ce n’est pas et ce ne peut pas être notre modèle de développement au Québec.

Durant la récente campagne électorale, le Parti québécois s’est mouillé à l’appui des librairies. Oh, si peu ! Mais toujours est-il qu’il s’est avancé. Il a affirmé qu’il souhaitait s’occuper de près du problème du livre au Québec. Le Parti québécois entend, disait-il, remettre rapidement à l’étude la question du prix unique. Depuis plus de trente ans qu’on en parle et qu’on remet sans cesse à l’étude ce dossier, il serait plus que temps d’aboutir à des mesures sérieuses, tout en n’ignorant pas qu’il s’agit d’une partie d’un problème plus vaste qui trouve sa solution complète dans la valorisation accrue du savoir et, partant, de l’éducation.

Sur la photo de groupe du nouveau conseil des ministres publiée par Le Devoir jeudi dernier, le ministre de la Culture, Maka Kotto, était par hasard le seul à fermer les yeux. Il faut souhaiter que ce ne sera pas le hasard qui les lui fera ouvrir sur ce dossier pressant alors qu’on attend par ailleurs avec impatience de connaître quels seront ses principaux chantiers.

Sources

* http://www.ledevoir.com/culture/livres/359750/en-aparte-le-prix-du-livre-et-celui-de-l-ignorance

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/jean-francois-nadeau

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