Les 6 nations iroquoises: 1ère démocratie américaine *

Par Gaëtan Pelletier ** – 25 octobre 2012

Les sauvages américains, des peuples démocratiques

Les immigrants venus en Amérique à l’époque coloniale cherchaient la liberté. Ils en ont trouvé l’exemple dans la confédération des Iroquois, comme chez d’autres nations indiennes du continent. Des rapports égalitaires régissent les relations entre membres d’une même tribu, car les Amérindiens éprouvent une aversion pour la subordination. Le chef, nommé par tous les membres du clan ou de la tribu (tout dépendant de la structure sociale) est remplacé selon le bon vouloir de ces derniers. Il joue un rôle de porte-parole, ses fonctions sont symboliques et son pouvoir limité. De plus, il ne retire aucun privilège de sa fonction. Ces concepts se sont largement propagés au sein des anciennes colonies britanniques, comme le montrent les propos tenus par Benjamin Franklin, Thomas Jefferson et John Adams à l’occasion de la Convention constitutionnelle de 1787.

Un rôle clé dans la diplomatie avec les européens

Dans tout l’est de l’Amérique du Nord, les nations indiennes avaient formé des confédérations avant l’arrivée des immigrants européens : les Séminoles dans ce qui est aujourd’hui la Floride, les Cherokees et les Choctaws dans les Carolines, et les Iroquois et leurs alliés les Hurons dans le nord de l’État de New York et dans la vallée du Saint-Laurent. Les colons connaissaient surtout le système de confédération des Iroquois, car ces derniers jouaient un rôle clé dans le domaine diplomatique, non seulement en ce qui concerne les relations entre les Français et les Anglais, mais également sur le plan des relations avec les autres confédérations indiennes. Appelés Iroquois par les Français, et Cinq Nations (et plus tard Six Nations) par les Anglais, les peuples iroquois s’appelaient eux-mêmes Haudenosaunee, ce qui signifie le Peuple aux longues maisons. Ils contrôlaient le seul passage terrestre relativement plat entre les colonies anglaises de la côte Est et les comptoirs français de la vallée du Saint-Laurent.

Des sociétés confédérales matrilinéaires

La famille iroquoienne est constituée de six confédérations, chacune regroupant de nombreuses nations amérindiennes. Les Hurons, les Pétuns, les Neutres, les Ériés, les Susquenhannocks et les Iroquois forment les six confédérations. Chacune d’elles regroupe un certain nombre de nations. Les Hurons-Wendat et les Iroquois sont les deux nations les plus connues de cette famille, ainsi que les Tobaccos, qui en comptait toutefois plusieurs autres à l’arrivée des Européens. Au sein de cette grande famille, deux sous-groupes se distinguent, qui s’étalent sur un territoire de plusieurs centaines de kilomètres carrés: les tribus sédentaires de la côte est, qui vivent surtout d’agriculture et de pêche, et les tribus de chasseurs migrateurs, qui sont dispersées entre la côte nord-est, le centre et le nord du Québec, autour des Grands Lacs Érié, Ontario et Huron, au nord du lac Supérieur et la vallée du Saint Laurent. Les confédérations sont des alliances politiques et stratégiques entre plusieurs nations qui, ainsi regroupées, peuvent assurer la défense de leur territoire. Ils formaient une société matriarcale(société dont la mère est le chef de famille, et dont l’héritage matériel et social se transmettait de mère en fille). La confédération huronne, fondée en 1440, comprend cinq nations : les Attignawantans (“peuplade de l’Ours”), les Attigneenongnahacs (“peuplade de la Corde”), les Arhendaronons (“peuplade du Rocher”), les Tahontaenrats (“peuplade du Cerf”) et les Ataronchronons (“peuplade des Marais”). Des Iroquoiens, seuls les Hurons furent les alliés des Français.

Les mères garantes de la première démocratie américaine

Matriarcat Iroquois : Dans les institutions démocratiques iroquoises, la mère est le pilier de la société. Elle possède la terre, le foyer, et les enfants, nomme et révoque les chef, et dispose d’un droit de veto ultime. Les Iroquois sont ceux qui se rapprochent probablement le plus de l’état matriarcal. Le jésuite Joseph-François Lafitau qualifie les sociétés iroquoiennes d’«empire de femmes». Elles se comportent parfois en véritables guerrières amazones. Les femmes, surtout celles qui sont âgées, sont reconnues pour leur sagesse. Les femmes nommaient leur candidat lors d’une vacance au conseil des chefs et avaient le droit de désapprouver et même d’empêcher l’élection d’un chef qu’elles jugeaient indigne.

Une société idéale

La Confédération Iroquoise fut l’entité politique la plus puissante en Amérique du Nord, pendant deux siècles avant et après Christophe Colomb. Une société collectiviste et égalitaire, sans état, sans gouvernement et sans forces de l’ordre, dont les marxistes (Engels & Lafargue) eux-même faisaient l’éloge. Aujourd’hui encore, la Confédération Haudenosaunee se considère comme une nation souveraine, sur son territoire de Grand River, en Ontario, au Canada. Depuis 1977, ils disposent de leur propre passeport, reconnu internationalement à l’ONU.

Qui a contribué à l’essor économique des français

On a souvent dit des Iroquois qu’ils étaient des guerriers cruels et sanguinaires s’acharnant sans relâche sur les colons français. Dans son texte, John A. Dickinson atténue cette vision des faits et constate que, loin de causer des pertes dramatiques à la Nouvelle-France, les Iroquois ont plutôt, de façon indirecte, contribué à son essor économique. «L’image traditionnelle de cette guerre (entre français et iroquois) ne résiste pas à une analyse des faits. La cruauté toute relative des Iroquois était bien réelle, mais elle était dirigée le plus souvent contre d’autres nations amérindiennes (algonquins patriarcaux).»

Une société clanique auto-gérée

Les Mohawks et les Oneidas comptaient trois clans, les autres nations iroquoises en avaient de huit à dix. Pour la plupart, ces clans portaient des noms d’animaux (Ours, Loup, Tortue, Aigle, etc.). La ligue était gouvernée par un conseil de 50 sachems, et chacune des nations fondatrices de la confédération était représentée par une délégation de 8 à 14 membres. Les tribus et villages individuels étaient gouvernés parleur propre conseil de sachems et de chefs.

Une constitution exemplaire qui surpasse le droit romain

La Gayanashagowa, ”grande loi qui lie” ou ”grande loi de l’Unité” ou ”grande loi de paix”, est la constitution orale de la confédération des 6 nations Iroquoises. Elle a été édictée au XIIe siècle par le prophète Deganawida (le Grand Pacificateur), et son disciple Hiawatha, qui prêchaient la Grande Paix. Rédigée en 1720, elle est composée de 117 paragraphes. Elle a servi d’inspiration aux Pères Fondateurs des USA, pour sa déclaration d’indépendance et sa constitution, et pour certains fondements constitutionnels de l’ONU. On a même pu écrire que les Indiens iroquois “avaient surpassé le droit romain”.

Un modèle à suivre pour s’unir

Dès 1744 à Lancaster, en Pennsylvanie, le tadodaho (chef de la confédération) Canassatego avait expliqué la vision iroquoise de l’unité aux représentants des colonies : “Nos ancêtres dans leur sagesse ont établi une union et l’amitié entre les Cinq Nations. Cette décision nous as rendu puissants ; elle nous a donné un grand poids et une grande autorité vis-à-vis des nations voisines. Notre confédération est puissante; si vous suivez les méthodes adoptées par nos sages, vous disposerez vous aussi de cette force et de ce pouvoir. Ainsi, quoi qu’il arrive, ne rompez jamais votre union.”

Quand les civilisés copient les sauvages

Les 13 premières colonies américaines fut le projet d’une poignée de réfugiés et d’exilés de vivre indépendamment de la dictature de la Banque (d’Angleterre) et de l’État (britannique). Benjamin Franklin, l’un des Pères Fondateurs, était un ami du peuple iroquois. Face aux guerres fratricides entre les 13 colonies, il fustigea la puérilité de ces dernières, comparée à la paix et l’unité des ”sauvages”, pourtant sans écriture et sans technologie. Alors, il demanda aux chefs de la confédération iroquoise de leur traduire leur constitution, afin qu’elle leur serve d’inspiration.

Des colons incapables de s’unir

En 1751, faisant référence à l’unité iroquoise, benjamin Franklin n’avait pas hésité à utiliser des arguments xénophobes pour faire honte aux colons anglais réticents et les encourager à accepter une union : « Il serait tout de même étrange (…) que six nations de sauvages incultes soient capables de former une union et de la maintenir au cours des âges de manière apparemment indissoluble, et qu’une dizaine ou une douzaine de colonies anglaises soient incapables de former une telle union, qui leur est pourtant encore plus nécessaire et qui présente pour elles certainement plus d’avantages. » En réalité, on découvrira par la suite que Franklin avait un très grand respect pour les Iroquois. Il avait commencé sa prestigieuse carrière diplomatique en tant que représentant de la Pennsylvanie lors de la négociation de traités avec les Iroquois et leurs alliés, alors qu’il apparaissait déjà comme l’avocat infatigable de l’union des colonies.

Une juridiction simplifiée

Comme l’a écrit Jefferson : « Le seul État sur terre qui peut, selon moi, se comparer au nôtre, est celui des Indiens, car ils sont sujets à encore moins de contraintes juridiques que nous ne le sommes nous-mêmes. » Thomas Paine avait bien résumé les observations de la civilisation indienne lorsqu’il avait écrit, en première page de son pamphlet  Le Sens commun que « l’existence d’un gouvernement, comme le fait de devoir porter des vêtements, manifeste une perte d’innocence ».

Une société anarchiste heureuse

En 1787, dans une lettre à Edward Carrington, Jefferson avait établi un lien entre la  liberté d’expression de l’opinion publique et le bonheur, en donnant les Indiens d’Amérique comme exemple : « Notre gouvernement ayant pour fondement l’opinion de la population, notre objectif premier devrait être de préserver ce droit ; d’ailleurs, si je devais choisir entre un gouvernement sans presse et une presse sans gouvernement, j’opterais sans hésitation pour la seconde solution. (…) Je suis convaincu que les sociétés qui, [comme les Indiens], vivent sans gouvernement, jouissent dans l’ensemble d’un niveau de bonheur infiniment plus élevé que celles qui vivent sous l’empire des gouvernements européens. »

Un modèle en voie de disparition

Les amérindiens d’aujourd’hui subissent eux aussi de graves problèmes sociétaux (chômage, alcool, violences conjugales…), notamment à cause de la disparition de leur droit clanique traditionnel (matrilinéarité & propriété collective), et de son incompatibilité (rigidité) face aux contraintes du monde moderne (le nomadisme éclate les cellules claniques traditionnelles).

Un indomptable esprit d’indépendance

”Tous ses membres sont des hommes libres, tenus de protéger leur mutuelle liberté, égaux en droits personnels, – ni les sachems, ni les chefs militaires ne revendiquent de prérogatives quelconques; ils forment une collectivité fraternelle, unie par les liens du sang. Liberté, égalité, fraternité, sans avoir été jamais formulés, étaient. les principes fondamentaux de la gens, et celle-ci, à son tour, était l’unité de tout un système social, la base de la société indienne organisée. Ceci explique l’indomptable esprit d’indépendance et la dignité de l’attitude personnelle que chacun reconnaît aux Indiens.” - Lewis Henry Morgan : Systems of consanguinity and affinity of the human family, 1871.

L’idéal marxiste réalisé

Friedrich Engels, dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat – Friedrich Engels décrit la société matriarcale iroquoise comme la réalisation de l’idéal marxiste : une société sans état, sans banque, sans classes, sans forces de l’ordre, sans juges, sans prisons, sans pauvres, égalitaire, féministe, anarchiste…  « Et avec toute son ingénuité et sa simplicité, quelle admirable constitution que cette organisation gentilice! Sans soldats, gendarmes ni policiers, sans noblesse, sans rois ni gouverneurs, sans préfets ni juges, sans prisons, sans procès, tout va son train régulier. Toutes les querelles et toutes les disputes sont tranchées par la collectivité de ceux que cela concerne, la gens ou la tribu, ou les différentes gentes entre elles, – c’est seulement comme moyen extrême, et rarement appliqué, qu’intervient la menace de vendetta, dont notre peine de mort n’est d’ailleurs que la forme civilisée, nantie de tous les avantages et de tous les inconvénients de la civilisation. Bien que les affaires communes soient en nombre beaucoup plus grand que de nos jours, – l’économie domestique est commune et communiste dans une série de familles, le sol est propriété de la tribu, seuls les petits jardins sont assignés provisoirement aux ménages, – on n’a quand même nul besoin de notre appareil administratif, vaste et compliqué. Les intéressés décident et, dans la plupart des cas, un usage séculaire a tout réglé préalablement. Il ne peut y avoir de pauvres et de nécessiteux – l’économie domestique communiste et la gens connaissent leurs obligations envers les vieillards, les malades, les invalides de guerre. Tous sont égaux et libres – y compris les femmes. Il n’y a pas encore place pour des esclaves, pas plus qu’en général pour l’asservissement de tribus étrangères. Quand les Iroquois, vers 1651, eurent vaincu les Ériés et la « Nation neutre », ils leur offrirent d’entrer avec des droits égaux dans la confédération; c’est seulement quand les vaincus s’y refusèrent qu’ils furent chassés de leur territoire. Et quels hommes, quelles femmes produit une pareille société, tous les Blancs qui connurent des Indiens non corrompus en témoignent par leur admiration pour la dignité personnelle, la droiture, la force de caractère et la vaillance de ces barbares.

Quant à cette bravoure, l’Afrique nous en a fourni des exemples tout récents. Les Zoulous, il y a quelques années, les Nubiens, – deux tribus chez lesquelles les institutions gentilices ne sont pas encore mortes -, ont fait, il y a quelques mois, ce que ne peut faire aucune armée européenne. Armés seulement de lances et de javelots, sans armes à feu, sous la pluie de balles des fusils à tir rapide de l’infanterie britannique – reconnue la première du monde dans la bataille rangée -, ils se sont avancés jusqu’à ses baïonnettes et l’ont plus d’une fois bousculée et même repoussée, malgré l’énorme disproportion des armes, et bien qu’ils ignorent le service militaire et ne sachent pas ce que c’est que faire l’exercice. Ce qu’ils peuvent endurer et accomplir, les Anglais eux-mêmes en témoignent lorsqu’ils se plaignent qu’un Cafre puisse, en vingt-quatre heures, parcourir plus vite qu’un cheval un plus long chemin; le plus petit muscle fait saillie, dur et tendu comme une lanière de fouet, dit un peintre anglais.

(allusion à l’héroïque résistance que les Zoulous opposèrent en 1879 et les Nubiens en 1881-1883 aux armées de l’Empire britannique)

Voilà ce qu’étaient les hommes et la société humaine, avant que s’effectuât la division en différentes classes. Et si nous comparons leur situation à celle de l’immense majorité des civilisés de nos jours, la distance est énorme entre le prolétaire ou le petit paysan d’aujourd’hui et l’ancien membre libre de la gens. » - L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat – Friedrich Engels

Sources

* http://les7duquebec.org/7-de-garde/les-6-nations-iroquoises-1ere-democratie-americaine-2/

* http://les7duquebec.org/

** http://les7duquebec.org/author/gaetanpelletier/

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