Le bilinguisme inconscient *

Par Michel David ** – Le 29 novembre 2012

Il faut reconnaître aux libéraux une certaine suite dans les idées : qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, les questions de langue ne les intéressent pas.

Si le PQ avait encore été dans l’opposition, l’ancienne ministre responsable de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, aurait été mitraillée de questions sur la synthèse intitulée « Les langues de travail au Québec en 2006 » que l’Office québécois de la langue française (OQLF) a dévoilée mardi.

Cette fois-ci, personne n’a semblé s’émouvoir le moindrement de la progression du bilinguisme. Même Jean-François Lisée a préféré « laisser parler le rapport ». C’est bien la première fois qu’il laisse quelqu’un – ou quelque chose – parler à sa place !

Depuis quelques semaines, les libéraux accusent avec un rare cynisme le gouvernement Marois de ne pas avoir tenu ses engagements électoraux parce qu’il n’a pas éliminé complètement les mesures qu’ils avaient eux-mêmes mises en place, que ce soit la taxe santé ou encore le dégel des tarifs applicables au bloc patrimonial d’hydroélectricité.

Une promesse dont ils ne risquent toutefois pas de lui reprocher l’abandon est l’extension au niveau collégial des dispositions de la Charte de la langue française qui régissent l’accès à l’école anglaise. S’ils veulent tourner le fer dans la plaie des militants péquistes, ils pourraient même féliciter la ministre responsable, Diane Courcy, de ne pas y avoir donné suite dans le projet de loi.

En son for intérieur, Pauline Marois n’a sans doute jamais souhaité forcer les allophones et surtout les francophones à fréquenter le cégep français. N’eût été le désir de préserver son leadership, elle n’aurait pas cédé aux pressions de son aile radicale en risquant de provoquer la colère de nombreux parents qui tiennent mordicus à ce que leurs enfants soient bilingues.

À la décharge de la première ministre, il faut savoir choisir ses batailles. Dans l’état actuel des choses, les chances de faire adopter cette mesure par l’Assemblée nationale sont nulles. Aussi bien le PLQ que la CAQ et Québec solidaire ont clairement signifié qu’ils s’y opposaient. Même Jacques Parizeau a exprimé son malaise à l’idée de priver des étudiants adultes du droit de choisir la langue de leurs études postsecondaires.

À partir du moment où cette voie est temporairement bloquée, il ne servirait à rien de s’entêter et d’offrir à l’opposition un bon prétexte pour empêcher toute modification de la loi 101. La question est maintenant de savoir s’il s’agit d’un repli stratégique ou d’un abandon définitif.

Le libre accès au cégep anglais n’est évidemment pas responsable de la bilinguisation progressive des milieux de travail mis en lumière par l’OQLF, mais il ne peut que l’encourager. Déjà, il constate que « le fait d’avoir un diplôme d’études postsecondaires se traduit par une plus forte utilisation de l’anglais ou des deux langues au travail ».

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut cesser de lutter contre le décrochage afin que ceux qui travaillent uniquement en français soient plus nombreux, mais il tombe sous le sens que la bilinguisation va s’accentuer si plus de diplômés sortent d’établissements où on prend l’habitude de fonctionner en anglais. Actuellement, plus de la moitié de la clientèle des cégeps anglais est composée de non-anglophones.

On aura beau étendre la francisation aux entreprises de 11 à 49 employés, il est clair que la mondialisation impose, ici comme ailleurs, un usage plus fréquent de l’anglais, mais cela ne signifie pas que celui-ci doit être étendu à l’ensemble des activités des entreprises qui font affaire avec des clients ou des fournisseurs de l’extérieur.

Encore faut-il que les principaux intéressés aient réellement le désir que les choses se passent en français. Aucune loi ne peut imposer la volonté de survivre.

Dans une étude publiée en 2008, intitulée Le français et les jeunes, le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) faisait le constat suivant : « Peu de jeunes remettent vraiment en question la grande présence de l’anglais dans le milieu du travail québécois, la plupart semblant au contraire l’accepter assez facilement. Pour eux, l’usage de l’anglais est un incontournable. »

Pire, cela devient inconscient. « L’usage fréquent de l’anglais ne crée pas nécessairement l’impression de travailler dans cette langue, Malgré la forte présence de l’anglais dans certains secteurs d’activité (celui de la haute technologie, par exemple), plusieurs jeunes affirment travailler en français. »

C’est à se demander si les données déjà inquiétantes de l’OQLF ne masquent pas une réalité plus sombre qu’il n’y paraît.

Sources

* http://www.ledevoir.com/politique/quebec/365141/le-bilinguisme-inconscient

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/michel-david

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