Il est impérieux de discipliner l’économie et de la remettre au service des peuples *

Par Alain EUZÉBY ** – 29 octobre 2012

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’économie est devenue une véritable divinité. Les dirigeants de notre planète ne cessent de se prosterner devant elle ; ils prennent des orientations majeures censées la satisfaire et s’abstiennent de toute décision risquant de la contrarier. Or le moins que l’on puisse dire, c’est que cette soumission est bien mal récompensée.

La libéralisation du commerce international : sous l’impulsion des accords du GATT (1947), puis de l’Organisation mondiale du commerce (OMC créée en 1994), les droits de douane ont été divisés par plus de dix. L’idée étant que le libre-échange stimule la concurrence entre les entreprises des différents pays du monde, ce qui les pousse à rationaliser leur production, à produire à de meilleurs coûts, à vendre à des prix plus bas, à innover et à contribuer, ainsi, à l’amélioration du bien-être des populations.

La dérégulation des systèmes financiers et la libéralisation des mouvements internationaux de capitaux : impulsées dans les années 1970 et 1980 par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, elles ont pour but, d’augmenter les marges de manœuvre des banques, d’élargir les possibilités de placements financiers, d’assurer à ces derniers une meilleure rentabilité, et d’augmenter les possibilités pour certains pays de faire face à des pénuries de capitaux.

Le marché unique européen : entré en vigueur en 1993, il a répondu au souci de renforcer les avantages du libre-échange entre les pays de l’Union européenne.

La monnaie unique européenne : en facilitant les transactions entre les pays qui l’ont adoptée, l’euro est de nature à accentuer encore la concurrence entre les entreprises. En les incitant à faire des efforts de productivité, il devait être favorable à la stabilité des prix, à la croissance économique et… à l’emploi ! En outre, il était présenté comme une protection contre les crises financières !

Tout çà pour en arriver là où nous en sommes aujourd’hui ! La concurrence internationale est exacerbée et meurtrière ; la spéculation est effrénée ; la crise financière s’est répandue à travers le monde comme une traînée de poudre ; les pays de la zone euro sont parmi les plus lourdement affectés par la crise économique et par le chômage. Et en plus, on continue à sacrifier à une économie aussi ingrate l’environnement, le climat, les ressources naturelles, la biodiversité, etc.

On lui prête des exigences aussi exorbitantes qu’inhumaines puisqu’on lui offre encore les victimes du libre-échange et des délocalisations d’entreprises, des niveaux de chômage effrayants, des conditions de travail de plus en plus stressantes, des pollutions de toutes sortes et, pour résumer le tout, le non respect des droits de l’homme économiques et sociaux.

Il est donc grand temps de réagir et que les principaux dirigeants de ce monde cessent d’ignorer ce texte international de tout premier plan qu’est la Déclaration de Philadelphie, adoptée en 1944 par la Conférence internationale du travail et qui a été une préfiguration de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Après avoir affirmé que « la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous », la Déclaration de Philadelphie avance que « tous les êtres humains, quelle que soit leur race leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité et avec des chances égales ».

Et elle ajoute cette précision fondamentale, constamment oubliée : « tous les programmes d’action et mesures prises sur le plan international et national, notamment dans le domaine économique et financier, doivent être appréciés de ce point de vue et acceptés seulement dans la mesure où ils apparaissent comme de nature à favoriser, et non à entraver, l’accomplissement de cet objectif fondamental. »

Si ces principes n’avaient pas été bafoués, bien des erreurs fatales auraient été évitées. En effet, la crise économique actuelle est le résultat d’aveuglements inouïs et de négligences phénoménales. La Déclaration de Philadelphie doit absolument servir de boussole à un monde désorienté par l’économie.

Le rôle des pouvoirs publics est, plus que jamais, de protéger les populations, et surtout les plus fragiles, contre les violences de l’économie. Cela devrait conduire à des réflexions, suivies d’effets, sur des sujets tels que les conséquences du libre-échange ou l’introduction de clauses sociales et écologiques détaillées et précises dans les accords de l’OMC qui régissent le commerce international.

Vœux pieux ou bonnes intentions naïves objecteront certains. Mais en attendant, jamais cette affirmation du philosophe Ivan Illich n’a résonné aussi juste : « L’organisation de l’économie tout entière en vue du mieux-être est l’obstacle majeur au bien-être. »

Il est donc impérieux de discipliner l’économie et de la remettre au service des peuples afin d’éviter que l’on ait à s’étonner bientôt de ce que rien de vraiment significatif n’ait été fait lorsqu’il en était encore temps.

Sources

* http://www.vigile.net/Il-est-imperieux-de-discipliner-l

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Euzeby-Alain_

** Alain Euzéby, professeur émérite de sciences économiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble

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