Le triomphe des clowns *

Par François Brousseau **– 25 février 2013

Art de la gouverne, lieu sacré du débat, la politique est aussi un spectacle. La critique exaspérée de la « politique spectacle » n’est pas nouvelle. Déjà, Périclès l’Athénien, père de la démocratie occidentale au Ve siècle avant Jésus-Christ, se voyait accusé par Thucydide de flatter le peuple, de « détourner l’attention des vrais problèmes de la Cité », par orgueil et par intérêt.

Périodiquement, les démocraties voient venir et passer des amuseurs publics, démagogues qui détournent le débat, colportent des promesses incroyables… et vont chercher des appuis considérables.

Depuis bientôt vingt ans, l’Italie s’est donnée comme principal acteur de sa commedia dell’arte un dénommé Silvio Berlusconi. Milliardaire, débauché, d’une impudeur et d’une vanité colossales, profondément indifférent à la gouverne publique, il ne cesse de dénoncer l’État comme « le pire des voleurs » et les magistrats comme « pires que la mafia ».

Six fois candidat, il a incarné jusqu’à la caricature le conflit d’intérêts entre l’homme d’affaires et le politicien, entre le corrupteur et le législateur. L’une de ses promesses en 2013 ? Une amnistie générale pour tous les Italiens convaincus — comme lui ! — d’évasion fiscale. Non, on ne rêve pas : il dit vraiment ça, et les gens, un peu moins qu’auparavant, mais tout de même, votent vraiment pour lui.

Hanté par plusieurs procès en attente, dont un pour prostitution de mineure, Berlusconi a été évincé en novembre 2011 par une conjuration européenne, lorsque l’Italie — son Italie, qu’il était alors censé gouverner — se trouvait au bord du coma financier pendant qu’il faisait ses orgies romaines. On l’avait cru hors jeu pour de bon. Tel un zombie sorti de terre, le revoici en février 2013, toujours parmi les trois ou quatre finalistes.

Quels obstacles se dressent aujourd’hui sur le chemin de Silvio Berlusconi, qui peuvent l’empêcher de reconquérir le pouvoir ? Le principal s’appelle Beppe Grillo. Avec son énorme tignasse grise et sa voix rocailleuse aux intonations apocalyptiques, il s’agit en réalité… d’un autre clown.

Clown d’un type différent, vraiment venu, celui-là, de la comédie, Grillo, depuis un an, couvre de son mépris et de ses vociférations la classe politicienne dans son ensemble. Avec son mouvement politique — ou plutôt antipolitique — baptisé Cinque Stelle, il a réuni ces dernières semaines, sur les grandes places publiques d’Italie, des foules considérables, de centaines de milliers de personnes qui communiaient avec lui dans leur haine de « la caste ».

Ce n’est pas que cette caste n’ait pas cherché ou mérité ces critiques. Dans toute l’Europe démocratique, la classe politique italienne, toutes tendances confondues, est peut-être la plus pléthorique, la plus éloignée du peuple et la plus « kleptomane » dans son accumulation de privilèges, alors même que la crise et la pauvreté s’abattent sur un nombre croissant d’Italiens.

Mais le phénomène Grillo n’apporte pas de propositions concrètes et réalistes pour sortir l’Italie de sa corruption, de ses ornières politiciennes, de son déni de réalité, de sa colossale dette accumulée, ou de son problème endémique d’évasion fiscale.

De tous ces sujets, il n’a pratiquement pas été question dans la campagne électorale, et surtout pas dans la bouche de ces clowns démagogues. Les principales propositions « positives » de Beppe Grillo sont la dénonciation de la dette publique (« On ne paye pas ! »), le plein emploi garanti et la sortie de l’Europe.

Et pourtant, ce soir à Rome, l’addition des voix de ces deux personnes et des mouvements qu’elles portent… pourrait friser les 50 %.

Et dans le camp « sérieux », en face des amuseurs Grillo et Berlusconi, qu’y a-t-il ? Un malheureux Mario Monti, austère premier ministre sortant, « Sauveur » libéral parachuté par l’Europe fin 2011, auteur en 2012 d’une esquisse de réforme. Il se trouve aujourd’hui à la tête d’une coalition qui peine à dépasser les 10 %.

Et puis les anciens communistes, recyclés en « réalistes » de centre gauche, sous l’étiquette du Parti démocrate, devenus favoris presque par défaut. Comme Monti, ils se disent prêts à réformer véritablement le pays, sans raconter d’histoires aux Italiens, sans leur cacher que ce sera dur.

Mais dans ce pays où l’État est un problème plus qu’une solution, où la vie est un théâtre élégant et l’esquive une tradition millénaire, les clowns politiques, avec leur indéniable génie, ne sont pas des corps étrangers. Ils expriment authentiquement une façon italienne d’aborder la vie.

Sources

* http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/371778/le-triomphe-des-clowns

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/francois-brousseau

** François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio.

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