Franchir le cap *

Par André Savard ** – Le 10 juillet 2011

Si un étranger me demandait de résumer en quatre points pourquoi le Québec n’est toujours pas indépendant, j’irais comme suit.

Combien de fois avez-vous lu que les Québécois n’ont pas d’émotions, seulement des sentiments ? On explique toujours les méandres de la volonté populaire par une faille identitaire, un vice de forme, une essence suspecte qui n’a rien à voir avec le régime canadien. Dans les cercles indépendantistes c’est un peu différent : on n’accuse pas la nation québécoise. On accuse le Parti Québécois et le chef du jour.

Lisez un journal de la grande presse « convergente » pour lire que les Québécois sont trop grégaires et pas assez supranationaux. Lisez les tribunes indépendantistes pour lire que l’indépendance c’est la viande et que le Parti Québécois, timide, colonisé, hésite même à ouvrir une beuverie de jus de viande.

C’est l’explication essentialiste : ce n’est une réaction à une combinaison de facteurs qui donnent la clef d’un phénomène mais une qualité prédéterminant la nature de celui qui subit.

Ou c’est le repli sur soi qui fait que ça va mal ou c’est la torpeur du Parti Québécois, repaire d’obusiers de salon. Bonnes explications ou étalages intellos de deux camps politiques qui tombent dans des réflexes de crétins subtils ?

Il fut souvent écrit dans cette chronique que le « fédéralisme » était un « isme » bidon. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’Alain Dubuc ait écrit que l’expression « fédéraliste » perde tout sens une fois disparu son ennemi naturel, l’indépendantiste québécois. Le mot « fédéraliste », avec son dynamisme et son aura de vérité mondiale, a pour but de servir un contre-argumentaire qui n’a rien à voir avec la nature du régime canadien. Le « fédéralisme » est chargé de faire dire que le Canada a à sa tête un Etat philosophique, héritier du dernier stade évolutif de l’humanité après la fin des nationalismes.

Tous les professionnels de l’explication ou à peu près, ceux payés à la semaine, ont endossé la dichotomie préfabriquée entre supranationalité et ethnocentrisme. Ce, même si le Canada est de toute évidence un Etat ethnocentrique. On ne peut même pas dire que le mot « fédéralisme » ait servi d’enseigne à un contre-argumentaire conséquent. Une bonne part de la stratégie visait à représenter les indépendantistes comme l’envers de leur propre argumentaire en faveur « du monde, un seul pays ». Ils ont monté de toutes pièces un procès d’intentions où les indépendantistes veulent un Etat fondé sur les droits du sang ethnique et les Canadiens veulent une Etat philosophique et efficace.

Un argumentaire repose sur une juxtaposition et on peut faire valoir des nuances quoique les nuances ne diminuent pas le cœur du message qui fut martelé par les professionnels de l’explication. Le mot « fédéralisme » est venu se déposer sur ce que l’on tient pour la vertu. Autant on accusait l’indépendantisme de crypto-fascisme, autant on présentait le Canada comme un instrument d’une bonne volonté qui ne cherche qu’à flatter l’exotisme de chacun.

Si un étranger me demandait de résumer en quatre points pourquoi le Québec n’est toujours pas indépendant, j’irais comme suit.

1) Lors du premier référendum, Trudeau dit que l’indépendance n’est pas négociable et qu’elle n’est pas faisable unilatéralement. Par contre, un non, dit-il, signifiera un oui au changement. La fameuse formule « pile tu perds, face tu ne gagnes pas » ne date pas du premier référendum. Elle est là dès le premier jour.

2) Après le deuxième référendum, le Fédéral fait une loi qui stipule qu’il ne se démettra pas de son appareil de puissance sur toute portion du territoire où le droit de citoyenneté canadienne et le droit d’appartenance au Canada se verraient menacés. La base de cette loi procède d’une logique déjà exprimée par Trudeau et qui est au cœur du rapatriement unilatéral de la Constitution : le Canada est un tout unitaire, naturel, une unité anatomique et tout fractionnement d’une de ces parties ne peut se réclamer d’un libre vouloir autorisé.

3) Chrétien a affirmé par la suite qu’il y aura toujours des « indépendantistes ». Ils sont donc le témoignage d’une certaine éternité, une figuration politique qui a le droit d’occuper le champ démocratique. Souvent, les indépendantistes se servent de ce droit d’existence pour déduire que tout le dispositif de menace est pratiquement de bon aloi, sans incidence sur le libre choix. « Ce n’est que pour l’effet psychologique, c’est juste des lois fédérales », entendra-t-on. Et ils concluent qu’il est facile de démontrer le bluff. Ce qui confirme de façon absurde que les gens ont pu se sentir libre de choisir. Et les factions indépendantistes de vilipender les « mous », les ci, les ça, et que tout a été mal démontré. D’où la propension cocasse de ce mouvement à lapider ses chefs et à vanter les vertus de la parole vraie. Écoutez un indépendantiste et jamais il ne dira que l’indépendance est virtuellement interdite. Il dira presque toujours que la ligne générale de la stratégie a été fixée par des gens qui vivent sans préoccupation du but à atteindre et que là réside tout le problème. À cet égard, pas d’erreurs… un seul échantillon donne une bonne idée de la collection complète !

4) De l’extérieur, cela donne l’image d’un mouvement que les années ont réalisé dans sa monstruosité tatillonne d’auto-surveillance et de plans de sabordage. Pendant que les indépendantistes glosent sur le nouveau chef qui n’a pas l’étoffe d’un libérateur de peuple et sur le Parti Québécois, vaisseau de fortune vidé de la vraie coalition indépendantiste, on voit, depuis belle lurette, les indépendantistes comme un pot-au-feu.

Au sujet du sabordage du Parti Québécois, fer de lance du renouveau indépendantiste, le mouvement indépendantiste s’avère être un amalgame de loups raisonneurs. On flatte le snobisme de chacun en disant que la mauvaise foi des « pas pressés », leur pudeur arbitraire face à une option naturellement populaire, expliquent le retard de la cause à s’accomplir. En fait, l’aventure du Parti Indépendantiste, le flottement de Québec Solidaire en faveur de la gauche unitariste canadienne lors des dernières élections fédérales, montrent que les difficultés de la cause indépendantiste ne font que centupler hors du giron du Parti Québécois.

Loin d’aider la cause, Internet a permis aux travers les plus délirants des sectes du mouvement indépendantiste québécois d’apparaître au grand jour. En comparaison, le régime canadien se présente comme un ordre inaltérable et le mouvement indépendantiste comme une sorte d’anarchisme pluriel. L’un veut l’union sacrée de tous les indépendantismes, dont ceux du Vermont et du Nebraska dans une vaste coalition mondiale. L’autre veut que l’indépendantisme québécois devienne un pilier de la lutte contre l’hégémonisme mondial, le Fédéral n’étant qu’un outil de l’oppression planétaire. Ou encore, on veut que la lutte indépendantiste se transporte sur Ubutu ou sur quelque logiciel libre qui puisse s’émanciper de Windows, avatar de la domination mondiale.

L’indépendantisme file dans ces voies fantasques où il espère trouver la source d’une puissance volcanique, en dehors des canalisations habituelles. Ainsi, ce mouvement néglige de prendre le pouvoir et de travailler à la légitimation du droit à l’autodétermination de la nation québécoise. Pendant ce temps, la légitimité particulière du gouvernement national des Québécois reste dans un flou artistique. Facile de traiter la gouvernance souverainiste d’affirmationnisme déguisé promu par des moutons savants. Facile de tout décoder en termes de conflit entre la ligne droite versus les courbes inutiles.

Si le mouvement indépendantiste persiste dans son schème d’interprétation, le mouvement unitariste canadien persistera aussi dans le sien. Loin d’être un cas particulier, l’argumentation contre le Bloc Québécois n’est qu’une extrapolation de celle adressée au Parti Québécois. Ainsi que je l’ai dit, on accuse de plus en plus les indépendantistes d’être des figurants politiques, fonction démocratique dans un double jeu où ils ont seulement le droit de contester.

Puisque la contestation du régime canadien implique que le mouvement indépendantiste n’agit pas pour le bien de la société canadienne et qu’il boude le pouvoir de la société canadienne, ils se condamnent à l’opposition. Ce sera le mot final des professionnels de l’explication jusqu’à ce que l’électorat québécois vote de guerre lasse pour la panoplie de partis unitaristes.

On dit que la limitation de la démocratie canadienne est normale après deux référendums alors que le « pile tu perds, face tu ne gagnes pas » a prédéterminé le résultat des deux premiers référendums. Avant d’accuser les Québécois ou le parti Québécois de manque de courage, il faut mettre la vraie possibilité sur la table.

Sources

* http://www.vigile.net/Franchir-le-cap

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Savard-Andre

** http://www.vigile.net/message17.html

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