Le fruit pas mûr de Harper *

Par Chantal Hébert **– 11 mars 2013

Après sept ans au pouvoir, Pierre Elliott Trudeau avait enchâssé la dualité linguistique dans le code génétique politique du Canada avec la loi sur les langues officielles ; ouvert des relations diplomatiques avec la Chine de Mao ; participé à la création de la Francophonie et nationalisé Pétro-Canada.

À la même date dans sa vie de premier ministre, Brian Mulroney avait également un bilan chargé : Accord de libre-échange nord-américain et projet d’ALENA ; instauration de la TPS ; adhésion du Canada à l’Organisation des États américains ; lutte contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud ; entente avec les États-Unis sur les pluies acides et avec le reste de la planète sur la protection de la couche d’ozone.

Sept ans après sa victoire de 1993, le gouvernement de Jean Chrétien avait épongé le déficit fédéral ; réformé en profondeur l’assurance-emploi ; joué un rôle actif dans la négociation des accords de Kyoto ; mis en place une union sociale avec les provinces ; gagné – encore que de justesse – un référendum au Québec et promulgué la Loi sur la clarification référendaire.

Par comparaison, que resterait-il du septennat de Stephen Harper s’il quittait son poste de premier ministre demain matin ? Force est de répondre qu’on est ici devant un fruit qui n’a pas (encore ?) mûri.

Si on reconnaît les réalisations phares d’un premier ministre – celles qui sont faites pour durer – à l’adhésion qu’elles suscitent ou encore à leur envergure, la liste est singulièrement courte.

Le gouvernement actuel se plaît à vanter la bonne tenue économique du Canada par rapport à ses partenaires. Mais elle tient davantage à ses atouts naturels et aux politiques d’assainissement des finances publiques du gouvernement précédent qu’à un virage imposé par les locataires actuels du pouvoir à Ottawa.

L’adoption d’un régime plus répressif en matière de loi et d’ordre ; le laisser-faire en matière de changements climatiques ou encore sa politique résolument pro-Israël, toutes ces mesures le distinguent davantage de ses prédécesseurs. Mais elles suscitent peu ou pas d’engouement à l’extérieur de la clientèle cible du Parti conservateur.

Malgré les efforts soutenus du gouvernement Harper pour implanter des symboles plus conservateurs, comme la monarchie, dans l’imaginaire canadien, le régime universel d’assurance-maladie d’inspiration néodémocrate et la Charte des droits et libertés d’inspiration libérale continuent de dominer le palmarès des caractéristiques politiques auxquelles s’identifient les Canadiens.

Quant aux promesses d’assainissement de la démocratie et des moeurs parlementaires, elles ont été systématiquement reniées. Le Parlement de Stephen Harper est une coquille encore plus vide qu’à son arrivée au pouvoir en 2006.

La plus grande réalisation de Stephen Harper consiste encore à avoir transformé un mouvement de protestation de droite en parti de gouvernement conservateur. Mais sur quelles bases ?

Tous les ans, les ténors de la droite canadienne convergent sur la capitale fédérale pour un week-end de débats parrainés par le centre que dirige l’ancien chef réformiste Preston Manning. En marge des discussions du week-end dernier, on s’est beaucoup autocongratulé d’avoir échafaudé une coalition conservatrice à l’image d’un nouveau Canada, qui serait de moins en moins tributaire des valeurs de l’État-providence.

Et pourtant : deux ans après l’élection d’un gouvernement majoritaire conservateur, les deux tiers des électeurs le boudent obstinément dans les sondages. Le Québec manque complètement à l’appel. La perte d’attraction du Bloc québécois tient au NPD et à son créneau de centre gauche plutôt qu’aux politiques du gouvernement. La division du vote d’opposition est plus garante du règne de Stephen Harper que son programme politique.

Les conservateurs ne sont pas les premiers à s’imaginer, après trois victoires électorales consécutives, que leur cocon politique correspond à la réalité du pays qu’ils prétendent gouverner ni les seuls membres d’un parti à croire que l’image qu’ils se font d’eux-mêmes correspond à celle qu’ils projettent comme gouvernement. Mais cette déconnexion n’est pas un symptôme de vitalité ou de longévité.

Tous les premiers ministres, en fait tous les gouvernements, sont en sursis. C’est une règle à laquelle Stephen Harper ne fait pas exception.

Sept ans après son arrivée au pouvoir, Pierre Elliott Trudeau filait vers le mur de sa défaite de 1979. À la même période de son règne, Brian Mulroney était à seulement deux ans de voir son parti presque rayé de la carte électorale. Et Jean Chrétien, qui venait de remporter un troisième mandat majoritaire en 2000, était sur le point de se retrouver au coeur d’une guerre civile libérale qui allait déchirer son parti et son gouvernement.

Après sept ans au pouvoir, il reste presque toujours moins de sable dans le haut que dans le bas du sablier. Si le premier ministre actuel n’a pas encore donné sa pleine mesure, il serait sans doute temps qu’il s’y mette.

Sources

* http://www.ledevoir.com/politique/canada/372944/le-fruit-pas-mur-de-harper

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/chantal-hebert

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