Les cinq grands défis du Québec postmoderne *

LE QUÉBEC À L’HEURE DES SOCIÉTÉS COMPLEXES

Face à des problèmes neufs, il convient de penser avec un vocabulaire neuf

Par  Dominic Desroches ** Département de philosophie. 
Collège Ahuntsic. Montréal (Québec) – Le 18 novembre 2007

« Définir la politique comme l’art de discerner avec intelligence les opportunités, c’est rompre avec le dogmatisme qui tente d’imposer des schémas rigides à un monde complexe » 
Daniel Innerarity, La Démocratie sans l’État

Le Québec est un État moderne. Sa modernité repose essentiellement sur les caractéristiques suivantes : la séparation des pouvoirs de l’Église et de l’État, l’exode des travailleurs vers les grandes villes, le développement industriel et spécialisé du travail, l’ouverture croissante à l’immigration et l’innovation dans les moyens de transport et de communication. Le Québec moderne, ajouterons-nous, s’est construit sur le modèle de l’État providence qui assure la gratuité de nombreux services et intervient pour favoriser une distribution équitable des richesses collectives. Cependant, sa modernité oblige désormais le Québec à composer avec des problèmes nouveaux et compliqués. Cela signifie que nous devons penser le Québec dans sa « postmodernité ».

Dans ce texte, nous défendrons l’idée suivante : face à des problèmes neufs, il convient de penser avec un vocabulaire neuf. Autrement dit, si le Québec veut relever le défi de sa modernité, s’il ne veut pas rester replié, il doit le faire en utilisant ses outils culturels, intellectuels et politiques, lesquels serviront à sa créativité et à son audace, pas à son renoncement. Dans un monde en transformation rapide, le Québec doit regarder en avant et développer de nouvelles manières de faire qui lui ressemblent et lui conviennent. Un État, même s’il ne peut tenir ses promesses, reste toujours responsable de lui-même. Voici, selon nous, ces cinq grands défis.

I. S’ajuster à l’effritement des pouvoirs traditionnels

Traditionnellement, il y avait au Québec deux formes de pouvoir : l’Église et l’État. Aujourd’hui, nous assistons à l’éclatement progressif de ces deux sphères de pouvoir. L’Église ne mobilise plus les croyants comme avant et l’État ne réussit plus à susciter l’intérêt pour ses interventions. Que se passe-t-il donc désormais ?

En fait, avec la différentiation progressive produite par la modernité, le pouvoir ne se trouve plus dans les mains d’un seul, d’un clergé ou d’un ministère, mais il s’est déplacé vers une multitude de pôles d’influence qu’on pourrait appeler des « contre-pouvoirs ». On assiste à la construction de pouvoirs subtils, parfois négatifs, qui donnent un nouveau sens à notre démocratie. Ces pouvoirs alternatifs, sous-terrains pour ainsi dire, viennent mobiliser les citoyens « autrement » et critiquer efficacement les pouvoirs officiels. Qu’on pense aux groupes de pression, aux lobbys, aux participants des forums sur Internet, aux associations, aux fondations, etc. Qui néglige la force de cette « contre-démocratie », pour parler avec Rosanvallon, ne peut comprendre les nouveaux enjeux politiques occidentaux.

On constate que le pouvoir se renverse et qu’il ressemble aujourd’hui à un pouvoir (non pas de décision), mais à un pouvoir de contestation et de vigilance. Nos démocraties sont difficiles à diriger parce qu’elles se trouvent à l’ « âge de la défiance », de la vigilance et de la reddition des comptes. La multiplication des scandales (politique et économique), favorisée par le déclin religieux, le contexte néolibéral et la concurrence accrue dans le marché médiatique, imposent une nouvelle manière de voir la démocratie. Ici, force est de constater que le Québec devra composer avec les effets, parfois pervers, qui se cachent derrière l’effritement du pouvoir traditionnel et la montée rapide de la démocratie sans l’État. Voilà pourquoi, nous semble-t-il, une réforme de sa démocratie sera inévitable.

II. Repenser le travail, les rapports de force et les alternatives

Or le Québec doit également réfléchir aux limites du travail industriel et aux effets pervers, pour sa solidarité, de la spécialisation. Il appert que le modèle industriel, pensé au XIXe siècle, a fait son temps et ne donne plus de satisfaction à la majorité. Les salaires octroyés demeurent bas et les emplois qu’il offre sont peu satisfaisants et très vulnérables aux changements rapides de la technologie. Le secteur de transformation des ressources connaît une crise importante, car les régions éprouvent de grandes difficultés à garder les ouvriers et connaissent, en plus, l’instabilité des marchés. Certes, les défis de l’environnement rendent difficile le travail dans certains secteurs.

Dans ce nouveau contexte, le rapport entre les syndicats et les patrons ont changé et ne se pensent plus sur le mode de l’affrontement et de la grève générale. Au contraire, certains conflits (des grèves légales…), objets du jeu des médias, prennent fin rapidement sous les pressions de la population. On remarque alors que les rapports de force ne sont plus polarisés comme jadis (patron-syndicat) et qu’ils reposent désormais sur plusieurs facteurs très différents, plus subtils, moins visibles, pourtant très efficaces, comme par exemple le travail « intéressé » et « partisan » des grands médias de masse.

Certes, à l’instar des pays les plus avancés, le Québec a su développer de nouvelles expertises et de nouveaux secteurs prometteurs : multimédias, biotechnologies, pharmacologie, électronique, cirque, etc. Cette adaptation à un monde compétitif et en transformation rapide est difficile parce qu’elle exige de réunir deux qualités rares : la créativité et l’audace.

Sur les enjeux du travail contemporain, le prochain virage que devra négocier le Québec est celui qui concerne sa capacité à assurer le travail éthique, vert et équitable. Quels sont les intérêts du Québec à acheter en Chine et à se montrer complice du protectionnisme américain, lequel conduit inévitablement à la fermeture de ses usines ? Non seulement le jeune État doit-il encourager la recherche de pointe, la capacité de production de ses PME, mais soutenir en même temps la transformation de secteurs qui reposent sur ses compétences traditionnelles. L’avenir est à la culture, l’environnement, aux technologies responsables, et à la conciliation du travail individuel-collectif. Il s’agit donc, on le réalise davantage, d’un grand défi.

III. Mesurer le pluralisme moral : retour du civisme dans la postmodernité  ?

La modernité – on le voit – a complètement bouleversé la sphère des valeurs. Nous avons tous remarqué que nous ne vivons plus comme en 1950 parce que les progrès technologiques, notamment dans les transports et les communications, ont transformé toute la société.

La plus grande partie de la population du Québec demeure désormais dans les villes, surtout Montréal, Laval et Québec, et, sous la pression de l’exode rural, les familles ont connu des crises sans précédent. Aujourd’hui, les rapports entre les générations n’ont plus rien à voir avec ceux que nos grands parents ont connus. Les Québécois verront bientôt quatre générations se côtoyer simultanément et ce, à l’intérieur de nouvelles familles construites sur les rencontres entre les Québécois francophones et les néoquébécois provenant des différentes communautés culturelles réunies dans l’immigration croissante. On réalise bien que cela exigera une période d’adaptation pour tous. Si nous comprenons un peu mieux ce que signifie l’arrivée massive d’immigrants et le déclin démographique, nous serons à même de saisir la crise des valeurs que traverse, comme toutes les sociétés modernes et occidentales, la société québécoise.

L’un des plus beaux défis posés au Québec est de réussir, au nom de la majorité, l’harmonie entre les générations dans le respect des lois. Contre le laxisme actuel et la démission morale des institutions, peut-être que les citoyens devront réapprendre à enseigner la politesse et les bonnes manières à leurs enfants afin de favoriser le respect des uns et des autres. Nos jeunes devront faire abstraction de leur nombril pour comprendre une idée assez simple : les lois existent pour encadrer, c’est-à-dire pour garantir la liberté de tous, y compris la leur.

L’harmonie nouvelle sans normes contraignantes, si c’est de cela dont il est question dans la société postmoderne, ira de pair avec le civisme et une intégration réussie des nouveaux arrivants, lesquels devront se montrer à la hauteur des exigences démocratiques, des lois et de la laïcité des institutions publiques.

IV. La plurilinguistique comme accès à la circularité du monde

La nouvelle réalité québécoise nous oblige à accorder une grande valeur à la langue. En effet, le territoire du Québec se trouve encore en Amérique du Nord et la problématique de la diversité culturelle le concerne au premier chef. Comment réagir à cette postmodernité et aux pressions linguistiques qui l’accompagnent inévitablement ?

On établira d’abord le fait que la langue est le vecteur culturel le plus important, car la langue transporte des valeurs, une histoire et une mémoire. Au Québec, la langue est historiquement et majoritairement française. Ce fait ne peut rien absolument rien enlever aux communautés autochtones qui se battent encore pour survivre sur le territoire. C’est que le français assure la cohésion sociale et l’apprentissage de l’Histoire. Cela ne veut pas dire que l’anglais n’existe pas et n’a pas rendu de grands services, mais que l’anglais participe, dans une certaine mesure seulement, à l’histoire de la majorité. On se fera un devoir de bien parler le français qui, sur le continent au complet, est une langue menacée  ; il l’est en raison de sa légèreté démographique mais aussi et surtout de la force d’attraction de l’anglais et de l’espagnol.

Le Québec postmoderne reconnaîtra que toutes les langues sont belles et riches. Mais ce qui importe, si on se fie à l’expérience historique des autres petits pays européens qui défendent encore leurs identités, c’est qu’il revient en propre à l’État, par ses lois, d’assurer et de garantir l’épanouissement de la langue nationale. Dans un contexte de plus en plus mondialisant cependant, il est logique de favoriser aussi l’apprentissage d’autres langues, car une langue, c’est un accès privilégié au monde, un monde qui tourne sur lui-même.

V. Anticiper les enjeux écologiques mondiaux

Enfin, si les langues nomment le monde, le monde se parcourt de plus en plus facilement. Les langues font que les hommes habitent tous ensemble une demeure difficile à gérer, car les langues (dont l’essence est de prospérer) sont créatives de valeurs et de cultures. Si les Allemands ou les Danois, par exemple, sont solidaires et engagés environnementalement, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont en Europe et que leurs économies tiennent compte des effets de l’industrie sur la nature, c’est aussi parce que la langue porte des valeurs. L’Anglais, lui, aime à nommer le monde, mais surtout s’il y reconnaît ses affaires…

Avec sa langue aux accents singuliers, élevée récemment en symbole de la diversité, le Québec s’avère aussi confronté à d’immenses enjeux écologiques. Les problèmes ponctuels sinon permanents des industries, des PME et des institutions requièrent des innovations et des solutions qui regardent l’avenir. En cette matière, il ne s’agira pas de faire tout simplement comme les autres, mais de développer des solutions créatives faites sur mesure pour le territoire du Québec. Le Canada, s’il le veut, fera de même. Une avenue que le Québec doit explorer au plus tôt afin de faire de lui un chef de file en matière environnementale est de réduire le gaspillage éhonté de toutes ses formes d’énergies.

Conclusion : quels seront les mots nouveaux du Québec ?

On notera, pour terminer un texte assurément difficile pour celui qui ne désire pas voir globalement, que ces défis environnementaux ne sont pas québécois, canadiens, mais mondiaux. Ils engagent notre responsabilité à l’égard de nous-mêmes, de nos enfants mais aussi des autres pays du monde. Ces défis, qui mettront à rude épreuve toutes les formes de démocratie, sont la fois complexes, sérieux, et même contradictoires, car les intérêts des uns semblent contredire les intérêts des autres. L’avenir nous montrera combien le bien-être individuel ne peut rencontrer sans heurt le bien-être collectif…

Le Québec relèvera ces cinq grands défis à la condition qu’il trouve un moyen de remédier à l’insensibilité et l’étourdissement volontaires de ses citoyens. S’il opte pour le travail créatif et l’audace, s’il parvient à comprendre comment réunir des individus qui réclament plus de libertés alors que l’avenir sera au travail coopératif, le Québec s’imposera comme un modèle pour les petites nations avancées du monde. À l’heure de la géopolitique post-changements climatiques, le Québec, face au Canada et aux États-Unis, doit s’assurer qu’il connaît bien ses outils et qu’il est prêt à les utiliser pour continuer son développement.

En attendant, la question qui demeure la plus actuelle est la suivante : dans la valse des pays innovateurs, dynamiques et responsables, quels seront les mots nouveaux du Québec ?

Sources

* http://www.vigile.net/Les-cinq-grands-defis-du-Quebec

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Desroches-Dominic_

** http://ddesroches2.ep.profweb.qc.ca/

Leave a Comment

Filed under Uncategorized

Comments are closed.