10 trucs pour dégoûter nos jeunes de leur histoire *

Par  Gilles Laporte ** – 28 mars 2013

Le programme d’univers social inauguré en 2006 visait au départ à alléger la matière du cours d’histoire et à lutter contre le décrochage. L’échec est aujourd’hui cuisant. Loin d’être allégé, le cours «Histoire et éducation à la citoyenneté» se retrouve plutôt surchargé de lubies didactiques: apprentissage par la méthode historique, aller-retour entre le présent et le passé, études d’«ailleurs» exotiques et «exercice de sa citoyenneté». Quant au taux de décrochage, il n’a pas bougé d’un poil. Un constat gênant que les administrations camouflent à l’heure actuelle en baissant les seuils de réussite et en proposant une épreuve synthèse si insignifiante qu’on pourrait bientôt diplômer un citron.

Le résultat est que le cours d’histoire, autrefois populaire, nécessaire pour reconnaître les origines du Québec contemporain, est devenu le plus impopulaire du secondaire, responsable de la démotivation scolaire et résolument en voie de produire une génération d’ignorants. Un tel bilan tient du prodige, au point où il semble le fruit d’une volonté délibérée.

D’emblée je tiens à saluer le dévouement de mes collègues enseignants, amis de longues dates, anciens étudiants qui font désormais carrière. Je sais le malaise où vous êtes plongés et la loi du silence qui règne dans les établissements à propos des contraintes du programme. C’est d’abord en votre nom et au nom de vos élèves que je reprends la plume sur ce sujet. Vos commentaires sont les bienvenues. De grâce, dites-moi que j’exagère…

Voici donc dix trucs par lesquels le programme actuel d’histoire parvient efficacement à dégoûter les jeunes québécois de l’histoire nationale.

Truc 1: Revoir la même matière cinq fois

On le sait déjà, tous les élèves du Québec voient la même histoire deux fois: en 3e secondaire dans l’ordre chronologique et, en 4e secondaire sous forme de thèmes. Or ces thématiques, au nombre de quatre (population, société, politique et culture), consistent à chaque fois à revisiter les mêmes notions sous quatre angles différents. Au total, la même fichue matière simplifiée et aseptisée est donc revue cinq fois. Les profs se trouvent ridicules, les étudiants crient au scandale et les parents n’y comprennent rien. Quant aux rédacteurs du programme, ils croient, j’imagine, que le plaisir croit avec la répétition.

Truc 2: Des Iroquoïens et des fourrures encore et encore

Cinq fois les mêmes notions, dis-je, en reprenant bien sûr à chaque fois du tout début et donc depuis les «premiers occupants». L’élève de 3e secondaire aura d’abord étudié les Iroquoïens et les Algonquiens durant deux mois. Mal lui en pris, il les réétudiera l’année suivante à quatre reprises, sous l’angle de la population, de la société, de la politique et de la culture. Or comme il faut chaque fois reprendre l’histoire depuis le début, on n’a jamais le temps de la raconter au complet. L’élève québécois verra donc intensivement l’histoire autochtone, passablement de Nouvelle-France, déjà moins de régime britannique, mais le XXe siècle seulement en coup de vent, pourtant le siècle de loin le plus déterminant pour comprendre le Québec actuel.

Truc 3: Évacuer l’histoire du Québec contemporain

L’histoire du Québec depuis 1960 est particulièrement escamotée. Depuis 23 ans que j’enseigne au cégep, j’ai clairement vu s’accroître les lacunes des nouveaux étudiants en ce qui a trait au dernier demi-siècle. Incollables sur les Autochtones, les grandes découvertes et le commerce triangulaire, ils sont en revanche absolument nuls sur les deux guerres mondiales au Canada, les réalisations de la révolution tranquille ou sur les référendums. C’est pitoyable, mais c’est compréhensible, le pari consistant à présenter le même résumé à cinq reprises, sous quatre angles différents, est intenable. En fin de compte, jamais les cinq siècles de l’histoire du Québec n’auront été racontés d’un bout à l’autre. On a en revanche assurément réussi à dégoûter les élèves de leur histoire.

Truc 4: La méthode historique ? Laissez-moi rire !

L’histoire du Québec on ne l’apprend plus, on la fait ! Derrière cette formule accrocheuse, se cache l’une des pires supercheries du nouveau programme: l’apprentissage par l’analyse des documents. Aucun problème à ce que l’élève soit à l’occasion confronté à des textes historiques. Il est utile qu’ils puissent exercer son sens critique et voir comment le discours historien se construit à partir des sources. Sauf que désormais, du primaire au collégial, l’analyse de documents est devenue l’alpha et l’oméga de l’apprentissage de la matière elle-même. Désormais c’est par l’analyse d’extraits de petits textes et de banques d’images que le jeune construit son rapport au passé et «exerce sa citoyenneté». Exit la connaissance des dates charnières et des grands enjeux d’une époque. L’analyse d’extraits d’une lettre de Marie de l’Incarnation ou d’une pièce au procès de Marie-Angélique suffit pour résumer la «société en Nouvelle-France». C’est là singulièrement confondre l’arbre avec la forêt. Nul besoin, en outre, de maîtriser un corps de faits. Google est là pour ça !

L’apprentissage des connaissances est pourfendu au profit de l’exercice du sens critique au contact direct avec le document et sans un minimum de préparation. Personnellement, j’ai entrepris l’analyse heuristique des documents à la première année de maîtrise. Je ne m’en porte pas plus mal. Le ministère a jugé, lui, qu’il était urgent que les jeunes s’y initient dès la seconde année du primaire. Le résultat est que les élèves n’y comprennent rien. L’opération «critique» se résume à un simple repérage puisque l’élève n’a ni la connaissance intime du contexte de production du discours ni l’érudition nécessaire pour situer un document dans son époque. Le résultat de que ce qu’on appelle pompeusement «la méthode historique» est donc au mieux nul et constitue généralement une perte de temps.

Truc 5: Évacuer les épisodes et les personnages marquants

On l’a assez dit, l’accent est désormais mis sur l’histoire sociale, celle des structures profondes, des continuités, mais surtout pas sur les épisodes de rupture. L’histoire enseignée apparaît dès lors insipide, comme un long fleuve tranquille, où les seuls faits saillants consistent à marquer la naissance des grandes tendances annonçant le présent. Les bonzes du nouveau programme croient ainsi susciter l’intérêt du jeune pour le passé en le faisant partir de son présent. Le résultat n’est qu’une revue blafarde des best of de l’histoire sociale: autochtones, histoire des femmes, des ouvriers, des immigrants, des enfants et autres victimes de l’histoire. Où sont les Champlain, d’Iberville, Frobisher, Fraser, Papineau, Mercier, Gérin-Lajoie, Michel Chartrand? Liquidées au profit des anonymes. J’aime bien les petites gens qui s’agitent dans l’ombre. Certains d’entre eux sont même d’excellents amis. Sauf que ce ne sont pas eux qui marquent l’histoire ou provoquent les grandes ruptures. Aucun mal donc à ce qu’on se penche sur leur sort dans l’histoire, mais en autant qu’on étudie aussi le destin de ceux et celles qui ont vraiment influencé le cours de l’histoire.

Truc 6: Dénationaliser l’histoire du Québec

Depuis le XVIe siècle, la composante canadienne-française est fondamentale dans le peuplement du territoire québécois. Très tôt ce groupe développe les traits d’une communauté nationale partageant des traits communs qui se répercutent sur toute la société. Il y a donc une «histoire nationale», marquée par des moments charnières et des prises de conscience collectives. Ce sont 1608, 1760, 1837, 1867, 1918, 1960, etc. L’intérêt de la perspective nationale en histoire est qu’elle permet de tracer une trajectoire collective, partielle et qu’il faut nuancer il est vrai, mais permet au jeune de s’inscrire dans l’histoire d’un peuple. Ce point de vue «national» était au cœur des précédents programmes d’histoire qui y gagnaient en cohérence et en vitalité. Depuis 2006, cette perspective a été atomisée. La population québécoise n’est plus qu’une masse intangible d’individus de diverses origines, où le groupe francophone n’est que majoritaire.

On mise au contraire sur les différences, les histoires particulières, qui permettent de faire ressortir les destins atypiques mais qui annihilent complètement l’impression que le jeune est l’héritier d’un parcours historique cohérent dans lequel il peut s’inscrire. Ça n’a rien à voir avec la promotion d’une vision de l’histoire en particulier ni avec le désir d’évacuer les dimensions autres que la perspective nationale. Le problème est qu’en éliminant le rôle central de la dimension nationale dans l’histoire du Québec, le récit historique se retrouve incohérent. Les phénomènes passés ne sont plus alors que la manifestation d’une évolution sociale dont la seule finalité consiste à poser les jalons nous menant au présent: naissance de ceci, émergence de cela. Surtout, il n’y a plus une histoire du peuple québécois, il n’y a plus que des récits de Québécois.

Truc 7: Formez des pédagogues et non des enseignants d’histoire

Suivre deux ou trois cours d’histoire du Canada et être réputé prêt à ensuite l’enseigner toute sa vie. Cela vous paraît absurde, c’est pourtant la réalité au Québec depuis 1994. Le baccalauréat enseignement d’univers social n’offre à son programme que deux cours de 45 heures, l’un sur le Canada jusqu’en 1867 et l’autre depuis 1867. En revanche, une pléthore de cours de didactique et de pédagogie propres à former des enseignants polyvalents, mais nullement de véritables enseignants d’histoire qui maitrisent leur matière et capables d’en montrer toute la richesse et la profondeur à des ados. Dites-vous maintenant qu’avec un si mince bagage, ces enseignants mal préparés doivent raconter la même histoire cinq fois, pris en otage par le programme et leur manuel. Souhaitons-leur d’avoir une vocation accrochée et une sérieuse aptitude à la redondance.

Truc 8: Truffer l’histoire de «citoyenneté», de «retour au présent» et autre «ailleurs»

Programmes et manuels regorgent de gadgets didactiques auxquels l’enseignant doit se conformer : angle d’entrée, référence à des «ailleurs» (autre réalité dans un autre pays, à d’autres époques) et «retour sur le présent» faisant en sorte que chaque nouveau module part du présent de l’élève en vue de l’amener, à rebours, vers la réalité sociale étudiée. De tous ces gadgets, le plus contraignant consiste à «exercer sa citoyenneté», un principe qu’on retrouve parmi les compétences générales et jusque dans le titre du cours. Nul ne s’entend sur ce en quoi consiste au juste cette compétence. Pour certains, il s’agit d’exercer son empathie et à «se mettre à la place de…». Pour d’autres, la citoyenneté doit strictement s’exprimer dans le présent. Le programme est irrémédiablement confus là-dessus. Chose certaine, il ne faudra pas compter sur les élèves pour mieux le comprendre que nous. En attendant, le résultat est une sinistre blague.

Truc 9: Combattre la recherche de l’excellence

Je participe depuis quelques années à une institution extraordinaire, le prix du Mérite en histoire, qui souligne et récompense l’effort accompli par des élèves du secondaire dans leur cours d’histoire. Afin d’identifier les lauréats, on avait accès à une donnée simple et objective: la note obtenue à l’examen du ministère. Désormais cette mesure n’existe plus. Au nom d’un nivèlement démocratique étrange, même l’élève qui s’échinera à travailler sa copie et à étudier en vue de se dépasser ne se verra plus désormais attribuer que la mention «compétence atteinte», comme les deux tiers de sa cohorte qui auront peut-être compris, mieux que lui, qu’il s’agit désormais dans les cours d’histoire d’en faire le moins possible, de laisser le prof s’échiner à nous répéter la même chose cinq fois, en attendant de passer l’épreuve synthèse qui n’aura, de toute façon, presque rien à voir avec ce qu’on aura passé un an à étudier.

Truc 10: Une épreuve synthèse qui ne récapitule rien

Le nouveau programme d’histoire prescrit que l’épreuve uniforme fait seule foi de la réussite d’un cours. S’il est appliqué à la lettre, le travail accompli tout le long de l’année n’est donc que formatif. En d’autres mots, il ne compte pour rien. On devrait donc accueillir des ados de 13 ans en septembre et leur annoncer que, jusqu’en juin, ils ne vont que se «pratiquer» en vue de l’épreuve uniforme; que le prof va bien passer l’année à corriger des copies et à assurer la discipline à bord mais que cela n’a pas d’importance puisque seule l’épreuve uniforme est sommative.

Le bouquet arrive en juin. L’épreuve uniforme en histoire ne valide nullement l’acquisition de connaissance, ne vérifie absolument pas le labeur accompli durant l’année. Elle consiste tout simplement, je vous laisse deviner, à analyser un document, conformément à la fameuse méthode historique. Le jeune est donc convié à travailler sur un problème historique qu’il n’a peut-être même jamais vu en classe avec son prof durant l’année et où il doit exercer sa citoyenneté, son sens critique et sa créativité à faire du repérage dans deux ou trois documents portant sur un problème historique spécifique. Souhaitons que ce sera sur les Iroquoïens, les filles du Roy ou le procès de Marie-Angélique. Tous les profs vous le diront, pour passer un test pareil, n’importe quel étudiant le moindrement futé n’aurait même pas eu à se présenter au cours pour parvenir à passer l’épreuve synthèse qui sanctionne en principe toute l’année. Heureusement que les écoles et les commissions scolaires sont complices afin de s’assurer que cette épreuve ubuesque ne compte pas pour tout et que soit au moins aussi tenu en compte le travail accompli au cours de l’année. Mais imaginez seulement que les prescriptions du ministère de l’Éducation soient appliquées à la lettre, et imaginez seulement que les jeunes le sachent?

Encore et toujours, la seule parade invoquée par ses défenseurs du cours «Histoire et éducation à la citoyenneté» consiste à le présenter comme un rempart à l’endoctrinement nationaliste. Ils tentent ainsi de convaincre les parents et l’opinion publique que le problème est idéologique et non pédagogique. À les croire, seuls ceux et celles qui ont le Québec à cœur trouveraient à redire du magnifique programme d’histoire de 2006. Tout compte fait ça me va. Après tout, cela fait quand même pas mal de monde et prouve que nous ne sommes pas du camp des imbéciles.

Sources

* http://quebec.huffingtonpost.ca/gilles-laporte/10-trucs-pour-degouter-nos-jeunes-de-leur-histoire_b_2966267.html

* http://quebec.huffingtonpost.ca/

** Gilles Laporte : Historien et président du Mouvement national des Québécoises et Québécoises

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