Un bréviaire de l’austérité remis en cause *

Par DOMINIQUE ALBERTINI – 17 avril 2013

Rédigée par deux économistes américains, une étude qui relie dette et faible croissance serait fondée sur de mauvais calculs. Féroce débat chez les spécialistes.

En matière d’austérité, il y a la pratique et la théorie. La première est l’affaire des gouvernements européens qui s’y adonnent – sans autre résultat, pour l’instant, qu’une récession continentale ; la seconde, celle des économistes qui la justifient par leurs travaux. Deux d’entre eux, les Américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, sont aujourd’hui en situation délicate. Selon une étude critique, leur argumentation serait entachée d’erreurs.

Lorsque Reinhart et Rogoff publient, en 2010, un article intitulé «La croissance en temps de dette», celui-ci est largement relayé par les médias et certains politiques. Se fondant sur des données historiques internationales, «R&R» établissent une relation entre niveau de dette et croissance du PIB. Selon leur principale conclusion, un taux d’endettement supérieur à 90% du PIB entraînerait une baisse significative du taux moyen de croissance, quel que soit le niveau de développement du pays.

«Sérieuses erreurs»

L’article est reçu comme un encouragement à épurer au plus vite la dette publique. Selon l’économiste Paul Krugman, prix Nobel 2008, son influence fut «immense» : «Très rapidement, chacun « sut » que de terribles choses arrivent lorsque la dette dépasse 90% du PIB». Certes, une critique récurrente voit dans la faible croissance une cause du haut niveau d’endettement, et non une conséquence. Mais les conclusions de Reinhart et Rogoff n’en restent pas moins un solide point d’appui pour les partisans de l’austérité.

Jusqu’au 15 avril dernier et la publication par un étudiant en économie, Thomas Herndon, et ses deux professeurs, Michael Ash et Robert Pollin, d’un article intitulé : «Une forte dette publique freine-t-elle substantiellement la croissance ?». La publication se présente comme une réfutation du travail de Reinhart et Rogoff. Elle y relève des erreurs dans le traitement des données, la pondération atypique de certaines d’entre elles, ou encore l’énigmatique exclusion de chiffres ne cadrant pas avec leur thèse : autant d’anomalies conduisant à de «sérieuses erreurs».

Controverse

En réalité, selon les propres calculs du trio d’économistes, «la croissance moyenne lorsque la dette dépasse 90% du PIB n’est pas nettement différente que lorsqu’elle est moins élevée». Depuis, le débat fait rage entre économistes. «Je n’aurais jamais rêvé qu’une part si importante de leurs résultats ne reflète rien d’autre que de mauvais calculs, écrit encore Paul Krugman sur son blog. Si c’est vrai, c’est plus qu’embarrassant pour « R&R ». Mais les vrais coupables sont tous ceux qui se sont emparés de ce résultat controversé, ne sachant rien des recherches, parce qu’il disait ce qu’ils voulaient entendre.»

Un débat similaire s’était levé en janvier, lorsque deux économistes du FMI avaient reconnu que les effets dépressifs de l’austérité avaient été sous-estimés par l’institution. «Dans les économies développées, une plus forte consolidation fiscale est allée de concert avec une croissance plus faible que prévu, écrivaient Olivier Blanchard et Daniel Leigh. Une explication naturelle est que les multiplicateurs fiscaux [les coefficients mesurant l''effet de l’austérité, ndlr] étaient nettement plus haut que ce que les prévisions estimaient implicitement.»

Leur défense

Reinhart et Rogoff n’ont pas tardé à réagir à l’article accusant leur travaux. Dans une réponse publiée ce mercredi par le Financial Times, ils nient avoir volontairement écarté certaines données. Les économistes reconnaissent toutefois une erreur dans l’utilisation du tableur Excel, produisant des «changements notables dans le taux de croissance moyen de pays endettés à plus de 90%». Dans une autre réponse, ils assurent relever une «corrélation», et non une causalité, entre dette et faible croissance.

Sur le fond, cependant, Reinart et Rogoff tiennent bon. Selon eux, leurs contradicteurs «trouvent eux-mêmes de plus faibles croissances lorsque la dette est supérieure à 90%». A voir. Certes, selon le trio HAP, la croissance moyenne est de 4,2% dans les pays endettés à moins de 30%, et de 2,2% seulement dans les pays endettés à plus de 90%. Mais même ce dernier chiffre est largement supérieur au -0,1% trouvé par Reinhart et Rogoff. En d’autres termes, les effets de l’endettement sont bien moindres qu’imaginés, ce qui fait de sa réduction un objectif beaucoup moins pressant.

L’épisode est un nouveau coup dur aux théories soutenant l’austérité à tout crin. Pas sûr cependant qu’il suffise à y faire renoncer les gouvernements européens.

Sources

* http://www.liberation.fr/economie/2013/04/17/austerite-une-celebre-etude-battue-en-breche_896853

* http://www.liberation.fr/

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