Marx, cet écologiste méconnu *

Par Florent Michelot ** – 13 avril 2013

Projet d’extraction du pétrole d’Anticosti, passage en force pour construire la mini centrale de Val-Jalbert, maintien du Plan Nord… Voilà une triste litanie pour ceux que les préoccupations environnementales invitent à renier la stratégie de courte vue qui a longtemps primé.

Considérant les réalités environnementales qui ne sont plus guère contestées que par quelques iconoclastes, ces points de crispation ne feront que s’accroître dans un avenir proche. Dans ce domaine, la gestion de l’urgence n’est certainement pas la meilleure conseillère.

Ainsi, plutôt que d’aborder les problématiques d’environnement à la pièce, un cadre de réflexion structurant peut être trouvé chez Karl Marx, dont la pensée comporte de solides éléments de réponse sur le plan analytique, méthodologique et idéologique.

En fait, elle inclut les ferments d’une réflexion qui englobe la préoccupation environnementale, non pas en tant que simple supplément d’âme qu’il convient d’adjoindre par petites touches à l’économie capitaliste, mais bien en tant que valeur pivot à un mode d’organisation de la société.

Préalablement, insistons sur le fait que nous rejetons radicalement toute adhésion au principe de communisme d’État dont les effets désastreux en ex-Union soviétique ne peuvent être que le meilleur argument pour s’en tenir éloigné.

À cet égard, sur le plan environnemental, les catastrophes que constituent l’assèchement de la mer d’Aral et l’accident nucléaire à la centrale de Tchernobyl en sont certainement des exemples probants.

Quoi qu’il en soit, cette relecture du penseur allemand nous invite d’abord à casser le mythe d’un marxisme qui justifierait par nature le productivisme le plus destructeur. Constatant ensuite les échecs de l’économie capitaliste à dépasser ses propres contradictions, nous envisagerons finalement la question d’une lecture marxienne et écologiste de l’outil puissant qu’est la planification.

Longtemps, Marx a été associé à une conception excessivement productiviste. C’est, croyons-nous, une erreur d’interprétation fondamentale, qui s’explique sous un angle historique.

En effet, dans ce début de XXe siècle où l’URSS naissante effectuait la transition dantesque d’une économie rurale de servage à une économie hyperindustrialisée, on a souvent eu tendance à extrapoler le mythe de Prométhée, réel héros déicide du jeune Marx, pour y voir une justification erronée à la domination des ressources naturelles par l’être humain.

Il convient donc de se reporter au premier exercice intellectuel majeur de son oeuvre que constitue sa thèse de doctorat. Dans Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, on découvre Marx disciple d’Épicure et donc fondamentalement naturaliste, formulant son adhésion à une doctrine originale de la juste volupté que l’on ne saurait rapprocher de la consommation à outrance d’un côté, ni même de l’ascétisme extrême de l’autre.

Permettez-nous une courte digression en précisant que, selon nous, la pensée marxienne ne saurait se satisfaire en contrepartie de ce que symboliserait la décroissance, aussi conviviale soit-elle.

L’illusion du capitalisme vert

En effet, l’idée d’une décroissance ne tient pas compte de l’ensemble de l’effort gigantesque qu’il faudra concéder pour accomplir la nécessaire transformation écologique. Bref, dans un cas comme dans l’autre, du consumérisme à l’ascèse, il y a cette voie médiane du bonheur juste et raisonné que constitue la pensée d’Épicure, à laquelle a adhéré le jeune Marx.

Pour réconcilier activité humaine et durabilité, il y aurait alors ce « plaisir, guide de vie » qui doit nous aiguiller en nous faisant adopter une conception qualitative plus que quantitative de la consommation et du développement. Si « la nature est le corps inorganique de l’Homme » (Manuscrits, 1844), l’être humain serait une partie de la nature dont l’essence est de faire corps avec un environnement qui est autant la source de son activité productive que la conséquence de l’appropriation de celle-ci.

On a souvent réduit l’analyse marxienne à la seule réflexion sur l’exploitation de la force de travail. Or « il n’est pas vrai que le travail soit la source de toute richesse, il en est seulement le père, la nature en est la mère » (Critique du programme de Gotha, 1875). La IVe section du Livre Ier du Capital offre la pierre angulaire d’un raisonnement qui préconise une gestion raisonnable des ressources de la Terre. Marx y indique que « l’accroissement de la productivité et le rendement supérieur du travail s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail ».

Or cette spoliation de la force de travail s’accompagne, mécaniquement, d’une spoliation « dans l’art de spolier le sol ». En clair, « la production capitaliste ne développe la technique […] qu’en minant en même temps les sources qui font jaillir toute richesse : la terre et le travailleur ».

Visible quotidiennement, le capitalisme réel souffre d’une incohérence intrinsèque. Alors que les théories classiques affirment unanimement que l’acteur économique doit assurer l’ensemble des coûts de son initiative, le philosophe et exégète marxien Henri Peña-Ruiz (Marx quand même, 2012) note que les faits démontrent que ceux-ci ont en fait la nette tendance à externaliser l’ensemble des coûts sociaux et environnementaux de leur organisation. Dans le cadre du Plan Nord, notamment, de nombreux éléments pourraient valider cette hypothèse, car cet état de fait procède d’une logique intellectuelle implacable.

Ainsi, si le capital n’honore pas l’ensemble des coûts inhérents à ses activités, la puissance publique est alors tout autorisée à intervenir et, par là même, serait légitime à en faire payer la lourde note aux entreprises, que cela passe par une nette réévaluation des redevances ou par la judiciarisation du principe de pollueur-payeur.

Enfin, Marx jugerait probablement illusoire l’émergence naturelle d’une économie capitaliste dite verte. Il conclurait en rappelant que le capitalisme, de par sa nature, tend à ignorer les branches de productions qui ne génèrent pas de profit, même si elles constituent un besoin social et environnemental évident, voire impérieux.

Or le problème écologique auquel nous serons de plus en plus confrontés ne peut se satisfaire de la logique « court-termiste » du capitalisme financiarisé contemporain. On le sait, la logique financière impose désormais des taux de rendement annuels de 15 %.

Outre le fait de croire aux miracles, les pla ces financières gérant les investissements à la nanoseconde ne pourront donc se satisfaire des temporalités moyennes, voire longues, que justifierait pourtant l’incroyable refondation elle-même rendue nécessaire par les changements climatiques. Seul l’État disposera d’assises suffisamment solides pour assurer la coordination de cette grande mutation.

Une planification d’essence marxienne

Pour parvenir à ce grand objectif, un préalable marxien serait de reconnaître que les rapports sociaux actuels, produits du capitalisme, sont une contrainte, une gangue, dont il faut préalablement assurer le dépassement.

Premièrement, comme dans le cas de la Commune de Paris (La guerre civile en France, 1871), qui « ne fut pas une révolution faite pour transférer ce pouvoir d’une fraction des classes dominantes à une autre, mais une révolution pour briser cet horrible appareil même de la domination de classe », Marx prônerait le pouvoir réel au peuple et non la seule prise de contrôle de la superstructure pour l’orienter selon des finalités différentes.

Ainsi, un projet écologiste marxien impliquerait a priori une réflexion constitutionnelle de premier ordre car nous voyons que, dans la pensée de Marx, les trois émancipations – écologique, républicaine, sociale – sont interdépendantes, et le succès de l’une repose sur la réussite des deux autres.

Ensuite, constatant l’incapacité intrinsèque du secteur privé à dépasser ses propres contradictions, Marx militerait probablement pour une « production par les hommes librement associés […] consciemment réglée par eux selon un plan programmé » (Le capital, vol. I). L’effort national devrait, selon lui, être impulsé puis coordonné par cet État dépoussiéré, démocratisé et décentralisé.

Évidemment, cette planification « dans laquelle les producteurs ajustent leur production selon les prévisions » (vol. III) n’aurait strictement rien à voir avec les planifications bureaucratiques et brutales, c’est-à-dire totalitaires, que les pays soviétiques ont imposées au peuple.

Ainsi, il serait nécessaire de définir collectivement, dans un grand exercice participatif national, les buts que nous souhaitons atteindre et dont l’État ne sera que le maître d’oeuvre : pêle-mêle, quelles options énergétiques devront être soutenues ou délaissées, peu importe les coûts à court terme ? Comment réorganiser les systèmes de transport selon des critères sociaux, écologiques et d’occupation du territoire, etc. ?

Le concept de durabilité

Pour réaliser ce défi exaltant d’ingénierie, la puissance publique aurait ainsi comme responsabilité de mettre à la disposition des secteurs public, privé et surtout de l’économie sociale et solidaire, des outils pour parvenir à ces nouvelles orientations.

Or, dans l’élaboration de cette vaste politique nationale, Marx prônerait sans aucun doute de faire de la durabilité environnementale la matrice profonde de ce grand changement. Dans le Livre III du Capital, le sociologue John Bellamy Foster relève ce développement (Marx écologiste), mésestimé à ce jour, où Marx n’anticipe rien d’autre que ce qu’on appellera un siècle plus tard le développement durable : « Du point de vue d’une organisation économique supérieure à la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra […] absurde. […] Toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias. »

Il est tout à fait fascinant de voir à quel point ces propos sont similaires à l’une des principales définitions du concept de « durabilité » qu’a fait mousser en 1987 le rapport Brundtland, Notre avenir à tous : « Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. »

Un défi technologique stimulant

Sans nul doute, aujourd’hui, Karl Marx représenterait donc un écologisme moderne et serait tout à fait exalté par ce qu’impliquerait le projet de transition écologique, particulièrement sur le plan des sciences.

Si tant est que le besoin énergétique soit réel, plutôt que l’absurde harnachement de la Romaine il verrait dans l’exploitation des forces marémotrices ou de la géothermie profonde un défi technologique stimulant.

En ce sens, ni résigné, ni négateur, il serait très probablement un porte-voix puissant afin que notre société adopte les changements nécessaires et qui sont tout à fait à sa portée.

Du mouvement Occupons au Printemps québécois en passant par le Jour de la Terre, les derniers mois ont montré la concomitance naturelle des problématiques économiques, sociales et environnementales du fait même de leur interdépendance.

Cela étant, encore faudra-t-il que cette concomitance soit dûment synthétisée en un projet cohérent pour qu’elle se répercute sur le plan politique via une lame de fond populaire, car « une idée, disait Marx, devient une force lors qu’elle s’empare des masses ».

Nous sommes à l’orée d’un processus long, mais à l’issue inexorable, car « chaque petite victoire, chaque avancée partielle aboutit immédiatement à une demande plus importante, à un objectif plus radical », comme le décrit si bien le philosophe Michael Löwy, théoricien de l’écosocialisme.

Si le peuple s’engage durablement dans cette longue marche entreprise l’an dernier, inéluctablement, la traduction politique se fera.

Sources

* http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/375590/marx-cet-ecologiste-meconnu

* http://www.ledevoir.com/

** Florent Michelot : Diplômé en science politique de l’Université Lille 2, l’auteur est analyste et organisateur politique ayant travaillé en France et au Québec

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