Discours de Robert Bourassa – 23 juin 1990

Texte intégral de la déclaration du premier ministre Robert Bourassa faite le samedi 23 juin 1990 après-midi au Salon rouge de l’Assemblée nationale en réaction à l’échec de l’accord  Meech.    

LE QUÉBEC A LA LIBERTÉ DE SES CHOIX CONSTITUTIONNELS

Nous sommes à un moment critique de notre histoire. La décision de rejeter l’accord du lac Meech remet en cause notre avenir politique. Pourquoi en sommes-nous là ? Il y a lieu de traiter en quelques secondes des événements de la dernière décennie. On sait que le 20 mai 1980, les Québécois ont voté pour que le Québec reste au sein de la fédération canadienne. Ce référendum se trouvait à suivre 20 années de progrès très importants.

On sait encore qu’il y a 30 ans hier débutait la Révolution tranquille où le Québec a pu s’affirmer sur le plan social, culturel et économique. Après le référendum, le gouvernement qui a précédé le notre a fait des efforts importants pour réintégrer la constitution.

En 1985, de manière à pouvoir régler de façon définitive cette question constitutionnelle, du moins dans cette étape pour réintégrer le Québec, nous posions cinq conditions, ni plus, ni moins, sans aucune arrière pensée de marchandage.

Comme le disait fort opportunément hier le chef de l’Opposition, le gouvernement du Québec et son chef se trouvaient à prendre un risque avec l’histoire. Ils prenaient le risque d’être accusés de complaisance vis-à-vis de la réintégration du Québec au sein du Canada. Nous avons pris ce risque parce que nous croyons qu’il était essentiel pour le Québec de retrouver la stabilité politique.

Je profite de l’occasion pour remercier M. Parizeau de la manifestation de solidarité dont il a fait preuve hier soir. Le Québec est toujours plus fort quand il est uni.

Cette volonté de réintégrer la famille canadienne s’est donc faite dans la modération. Si nous avons été modérés, c’est que nous voulions réussir mais en même temps cette modération se trouvait à être un test pour la volonté du Canada anglais de comprendre le Québec.

Donc, durant trois ans, nous avons fait preuve de patience, d’ouverture. En juin 1987, l’entente a été ratifiée une première fois; elle avait été ratifiée précédemment, sur le plan des principes, en avril 1987. Il y a deux semaines, une autre fois, elle était acceptée.

Nous avons même agréé à une deuxième ronde de négociations. Dans tout cela, il ne faut pas oublier qu’en août 1986, tous les premiers ministres étaient d’accord pour accorder la priorité à la question québécoise.

Deux semaines plus tard, deux premiers ministres n’ont pas respecté leur signature. M. Filon, à cause de raisons que nous connaissons, l’obstruction par un membre de 1′Assemblée législative, et M. Wells qui a décidé de ne pas respecter son engagement. J’ai été surpris et très déçu. M. Wells est considéré comme un homme de principes. Comment concilier ses principes avec le fait qu’il ait renié sa signature ?

II a blâmé sévèrement le premier ministre Mulroney pour son attitude pendant et après la conférence constitutionnelle. Mais en ne respectant pas sa signature, il n’a pas de leçons à donner au premier ministre du Canada.

À cet égard, on accuse également le premier ministre du Canada d’avoir utilisé toutes sortes de tactiques de manière à réussir dans cette réintégration du Québec. J’étais témoin des efforts du premier ministre du Canada pendant une semaine complète.

Les dizaines et des dizaines d’heures qu’il a consacrées pour convaincre l’ensemble des collègues d’accepter l’accord du lac Meech. II n’a pas fait comme certains des ses prédécesseurs qui ont réussi un accord constitutionnel en écartant le Québec. Ce sont ces mêmes personnes qui, hier, critiquaient le premier ministre du Canada. La politique, parfois, peut être très bizarre et, en l’occurrence, ingrate pour le chef du gouvernement canadien.

À propos des manipulations, c’est curieux que personne n’ait signalé cette probabilité, ou cette hypothèse, dans le cas des Amérindiens, personne notamment au Canada anglais. Pourtant, on sait fort bien qu’en tuant l’accord du lac Meech, on se trouvait à retarder la solution du problème des autochtones.

Ceci m’amène a exprimer et à vous faire connaître les décisions de mon gouvernement à la suite de cet échec. S’il y a une chose qu’on peut conclure de ces négociations, c’est que le processus de révision constitutionnelle existant au Canada est discrédité.

Le gouvernement du Québec n’accepte pas de retourner à la table des négociations sur le plan constitutionnel. Pas question de discuter de la réforme du Sénat, pas question de discuter de la clause Canada et, malheureusement, pas question de discuter également de la reforme constitutionnelle qui pourrait impliquer les Amérindiens.

Comment voulez-vous que j’accepte de retourner à la table constitutionnelle alors que j’ai refusé de le faire en 1986 avant le début des négociations sur l’accord du lac Meech ? Comment pourrais-je y retourner maintenant que les accords on été rejetés après avoir été ratifiés ?

En outre, c’est la position de mon gouvernement de négocier dorénavant à deux et non à 11 avec le gouvernement canadien qui représente l’ensemble de la population du Canada, négociations bilatérales avec le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral.

Il va de soi que nous aurons des négociations avec d’autres provinces sur une base bilatérale. I1 va de soi également que nous pourrons décider de participer à certaines conférences où l’intérêt du Québec est en cause mais jamais sur le plan constitutionnel.

Dans le contexte actuel, j’ai décidé de ne pas participer à la conférence qui se tiendra au mois d’août et qui réunit chaque année les premiers ministres des provinces.

Avec le rejet de l’accord du lac Meech, le programme du parti libéral du Québec a en même temps été rejeté. I1 nous faut un nouveau programme et c’est normal que nous prenions le temps de discuter avec les militants du Parti libéral, d’être également à l’écoute de représentations qui pourraient être faites par différents groupes de la population, dans des forums qui restent à être déterminés.

Entre-temps, le gouvernement du Québec a l’intention d’activer certains dossiers sur le plan administratif qui sont importants pour le Québec. Je pense notamment à la question de l’immigration. Nous sommes très près d’une entente. On sait comment est vital pour l’avenir culturel du Québec de pouvoir, dans le secteur de l’immigration, avoir des pouvoirs additionnels qui nous permettent de consolider notre sécurité dans le domaine des communications, dans le domaine de la main-d’oeuvre.

Chers amis, en terminant, je peux vous dire que dans toutes ces décisions et dans celles à venir c’est l’intérêt supérieur du Québec qui sera le facteur déterminant. Et à cet égard, dans toutes ces décisions, nous tiendrons compte de la dimension économique. A quatre reprises, les Québécois m’ont élu comme leur premier ministre.

L’une des principales raisons, je le dis humblement, c’est la priorité que j’ai toujours accordée au renforcement de l’économie du Québec; que la force du Québec, pour moi, commence toujours par sa force économique. Et nous avons plusieurs atouts à cet égard.

Il faudra donc que dans ces décisions importantes pour notre avenir, la dimension économique soit primordiale. I1 faudra tenir compte également du dynamisme de nos communautés culturelle, du rôle historique et irremplaçable au Québec de la communauté anglophone de même que l’aide que nous pouvons apporter aux communautés francophones à l’extérieur du Québec. 

Le référendum comme carte de négociation

Il y a quelque naïveté politique à soutenir l’idée de la nécessité d’un référendum au Québec avant même d’entamer des négociations avec le gouvernement canadien. Qu’un référendum soit souhaitable a un moment donné, c’est certain, mais pourquoi avant toute chose? Pourquoi se précipiter tête baissée dans une telle entreprise? S’il est vu comme un moyen d’obliger le gouvernement fédéral à négocier avec le gouvernement québécois, c’est le plus risqué des moyens, puisqu’il donne du temps, beaucoup de temps, aux adversaires du Québec, et particulièrement aux libéraux fédéraux, pour essayer de saper la confiance à l’égard de l’économie québécoise. L’angélisme n a pas sa place dans ces pages cruciales de l’histoire du Québec. Même une éclatante victoire référendaire n’oblige pas le gouvernement canadien à négocier de bonne foi. Un référendum au Québec ne peut lier le reste du Canada… et ne peut donc désarmer les adversaires du Québec qui argueront de l’absence de mandat du gouvernement canadien, en dépit du fait que l’instabilité politique ainsi prolongée affectera l’économie canadienne dans son ensemble. II ne faut pas oublier que, pour mener à bien la transformation en profondeur du cadre politique canadien, l’instabilité doit être réduite au minimum, ce qui suppose une négociation de bonne foi. Or, cela est possible si l’on utilise l’idée du référendum comme une carte de négociation à abattre au bon moment, c’est-à-dire après la demande formelle d’ouverture des négociations. Une démarche conjuguée du gouvernement du Québec et du groupe québécois à la Chambre des communes obligerait le gouvernement canadien a ouvrir rapidement son jeu. Ou bien celui-ci exige un référendum au Québec et accepte donc, au préalable, de négocier rapidement en cas de victoire du gouvernement du Québec, ou bien il voudra lui-même obtenir un mandat pour ouvrir les négociations, ce qui signifie un référendum au Québec et au Canada anglais le même jour. Dans les deux cas, la partie serait presque gagnée d’avance pour le Québec. On a vu à quelques reprises ce qu’il en a coûté au Québec de négliger les questions d’ordre stratégique. On devrait s’en souvenir au moment d’aborder une période remplie de promesses.

Source

* http://www.claude.dupras.com/new_page_195.htm

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