1812, ou comment exalter l’identité canadienne et revivifier les symboles de la monarchie *

Par  Steve E. Fortin** – 26 juin 2013

On apprenait en fin de semaine dernière que l’artiste ontarienne Adrienne Alison avait été retenue pour créer le premier monument militaire qui trônera devant le Parlement du Canada. Une première. Et quel conflit les conservateurs ont-ils décidé de commémorer? La Guerre de 1812, évidemment. Voici comment le site de Patrimoine Canada présentait la Guerre de 1812 sur son site internet dans la section commémorative du bicentenaire de ce conflit :

«La guerre de 1812 a jeté les bases de ce qu’allait devenir le Canada, c’est-à-dire un pays indépendant et libre, uni sous la Couronne et respectueux de sa diversité linguistique et ethnique.»

Cette interprétation pour le moins fallacieuse de ce conflit pose beaucoup de questions sur les intentions qui motivent le gouvernement Harper à glorifier un conflit qui, de l’avis de la quasi-totalité des historiens, n’a pas eu l’importance comme acte fondateur qu’on veut lui prêter. Pire encore ce mythe de la participation enthousiaste du Haut et du Bas-Canada. Dans un article publié dans Le Droit du 14 octobre 2011, l’éditorialiste Pierre Allard soulignait avec justesse:

«Le gouvernement Harper veut parler de la guerre de 1812? Eh bien, parlons-en. Rappelons quelques pertinents chapitres de ce conflit, sur lesquels les historiens du Parti conservateur n’insisteront certainement pas. D’abord, il s’agissait d’une guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ni la population canadienne-française ni la population américaine n’en voulaient.»

Et encore :

«Nos voisins du Sud étaient profondément divisés. Au Canada, et plus particulièrement au Bas-Canada (le Québec d’aujourd’hui), l’opposition à cette guerre était vive. Les Canadiens français n’étaient pas chauds à l’idée de prendre les armes pour le conquérant britannique. Sur une soixantaine de conscrits à La Prairie, la moitié seulement se sont présentés et les autres ont déserté le premier jour.»

Un autre article absolument fascinant sur la question, celui de Bernard Andrès intitulé 1812-2012: Viger, Harper et la République des Maringouins, publié dans Les cahiers des Dix

Voici comment cet auteur explique la fascination des conservateurs pour la Guerre de 1812:

«Pour bien comprendre l’actuelle campagne commémorative sur la guerre de 1812, il faut la situer dans l’ensemble des initiatives prises par le gouvernement conservateur pour exalter l’identité canadienne et revivifier les symboles de la monarchie britannique. Devenu majoritaire depuis les élections de 2011, le gouvernement de Stephen Harper estime avoir les coudées franches pour promouvoir sa conception du Canada, des Canadiens et de leur histoire.»

Les grandes lignes de la guerre de 1812 (le lien vous conduit à la chronique)

http://quebec.huffingtonpost.ca/steve-e-fortin/monument-guerre-1912-ottawa_b_3481410.html

Cette entreprise de «re»fondation de l’identité canadienne, du moins de glorification de ses symboles par le truchement de 1812 est indicative du Canada que veulent célébrer les conservateurs. Bernard Andrès analyse de la façon suivante:

«Sur le site La guerre de 1812 / 1812.gc.ca, cinq personnages emblématiques illustrent le

200e anniversaire : le major général Sir Isaac Brock (1769-1812), ci-devant « héros du Haut-Canada », le lieutenant-colonel Charles Michel d’Irumberry de Salaberry (1778-1829), présenté comme « officier canadien de l’Armée britannique, héros de Châteauguay », James Prendergast (1789-1834), sergent d’état-major, réputé « héros méconnu de la ferme Crysler », Tecumseh (1768-1813), chef de guerre shawnee dont l’appui à Brock fut décisif et, enfin, Laura Secord (1775-1868), héroïne de Beaver Dams où elle contribue à la victoire en jouant les messagères. Huit autres personnages historiques complètent le panthéon du site web officiel.»

On remarque en fait que la composition de ce panel historique d’honneur propose : cinq membres de l’Armée britannique ou de la Marine et un corsaire; trois membres des premières nations et un surintendant des affaires indiennes; deux femmes et un «Afro-Canadien».

Bernard Andrès conclut:

«Revenons sur ce casting historique. Les catégories retenues reflètent autant l’idéologie gouvernementale que la rectitude politique. Les voici dans l’ordre et l’orthographe donnés sur le site:

            Armée régulière britannique

            Premières nations

            Femmes

            Marine

            Afro Canadien

          Haut Canadien

On y cherche en vain le «Bas Canadien». Si deux femmes anglophones apparaissent au côté d’un ancien esclave sénégalais, ce dernier, Richard Pierpoint, est choisi pour sa couleur de peau et le fait qu’il figura dans trois guerres successives aux côtés des Anglais: lors de la rébellion autochtone de Pontiac, en 1763, durant la guerre d’Indépendance américaine et en 1812. On nous dit aussi qu’il devint «en quelque sorte un dirigeant communautaire au sein de la population noire de Niagara» et qu’il fut à l’origine d’une compagnie de miliciens noirs, le «Coloured Corps». Ce rappel des origines multi-ethniques du Canada est également marqué par l’importance accordée aux Premières nations dans ce conflit.»

Bref, la fascination des conservateurs pour la Guerre de 1812 est une entreprise inquiétante de révisionnisme historique qui sert un but éminemment politique. Alors que Harper dépense l’argent des contribuables afin d’ériger des monuments à cette Guerre ou pour rapatrier des collections s’y rapportant, il est plus que nécessaire de rappeler aux Canadiens et surtout aux Québécois quelles sont ses véritables intentions.

Sources

* http://quebec.huffingtonpost.ca/steve-e-fortin/monument-guerre-1912-ottawa_b_3481410.html

* http://quebec.huffingtonpost.ca/

** Suivre Steve E. Fortin sur Twitter: www.twitter.com/@S_EFortin

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