Les valeurs québécoises au coeur de l’enjeu de la laïcité *

Par Gilles Laporte** – 2 septembre 2013

Le débat a à peine quinze jours d’âge que déjà il plafonne; adversaires comme partisans de la charte des valeurs québécoises se sont vite cantonnés dans un duel binaire opposant « tolérance » à « neutralité », comme si ces catégories pouvaient être comprises sans référer à l’histoire et à la culture. Les chroniqueurs font donc du surplace parce que personne ne semble tenir compte de la profondeur de la dimension historique. Les ministres Malavoy et Duchesne ont du pain sur la planche afin de revaloriser l’enseignement de l’histoire, car ce bagage apparait bien défaillant dans le discours public actuel. La leçon vaut tant pour les multiculturalistes canadiens, prompts à discerner du racisme et de l’intolérance, que pour les laïcistes purs (et simples) qui ne voient toujours pas ce que les valeurs québécoises viennent faire dans ce débat. On m’en voudra d’utiliser des catégories simplistes et de résumer à outrance le contexte historique, mais il faut bien commencer quelque part…

La liberté religieuse, la valeur anglo-saxonne par excellence

En Amérique anglo-saxonne, les principes mêmes de démocratie et de droits fondamentaux se sont historiquement érigés sur la liberté religieuse. Dès la création des États-Unis, la cohabitation de plusieurs sectes protestantes a fondé le contrat social sur un équilibre permettant aux diverses confessions de partager l’espace public et d’entretenir des rapports neutres avec l’État. À la base de l’attachement obsessionnel des Américains à la liberté, il y a l’importance que revêt le respect pour chaque définition de Dieu selon qu’on soit méthodiste, presbytérien, baptiste, puritain, évangéliste ou quaker. L’État est neutre, mais surtout pas athée. Le billet de banque peut bien inscrire « In God We Trust » et le président clore chacun de ses discours par « God Bless America », la société s’y est historiquement construite sur l’idée même que la nation croit en Dieu et que l’État a le devoir de protéger chacune des manières de le vénérer. Entre beaucoup d’autres, Tocqueville l’a bien vu en 1835 : « C’est la liberté religieuse qui constitue aux États-Unis le meilleur rempart contre la tyrannie. »

Cette conception est aussi présente au Canada, mais est moins centrale à cause de l’hégémonie de l’Église anglicane et de son lien privilégié avec la monarchie britannique, gardienne des valeurs impériales et « civilisatrices ». La présence d’une forte minorité catholique au Québec a aussi contribué à souder les sectes protestantes derrière l’Église anglicane, autour d’un glacis victorien, afin de faire échec à la menace « papiste ». C’est à cela que le multiculturalisme de Trudeau a voulu répondre à compter de 1960 afin de se substituer, tant au vieux fond impérialiste anglican qu’au clérico-nationalisme québécois. Alors qu’aux États-Unis la tolérance s’appuie sur l’expérience historique de la cohabitation religieuse, la Charte des droits et libertés du Canada s’appuie, elle, sur la notion de multiculturalisme pour assoir un nouveau contrat social, acclimatant la vieille éthique protestante à la règle du respect intégral de la culture de chaque composante de la société canadienne. Cette mutation fut possible parce qu’en régime monarchique colonialiste, « Sa Majesté tient en sainte sauvegarde chacun de ses sujets, quelles que soient ses origines». L’Empire britannique repose en effet sur le mythe que tous les peuples colonisés, en Inde, en Chine, en Afrique ou au Québec sont généreusement invités à se joindre à la grande civilisation anglo-saxonne. Lord Durham, Justin Trudeau et Stephen Harper seront d’accords là-dessus. Canada anglais et États-Unis partagent en somme l’expérience historique et l’intime conviction que la liberté religieuse est la plus sacrée et la plus ancienne de leurs libertés. Plus, elle est la démonstration à leurs yeux de leur supériorité en tant que civilisation.

Le poids de notre héritage catholique

Distinct par son histoire, sa langue et sa culture, le Québec l’est plus sûrement encore par le régime religieux qu’il a connu. Très tôt ici, pas de liberté religieuse. L’Église catholique impose ses valeurs et ses dogmes et infiltre en pro-fondeur les services ailleurs dévolus à l’État, tels que la santé et l’éducation. Conservatrice et ultramontaine, cette Église prône le respect des dogmes, une stricte obéissance et le maintien de son monopole auprès des Canadiens français. Historiquement, la lutte pour la démocratie et la liberté se déroulera donc en dehors et le plus souvent à l’encontre de l’Église. On a qu’à penser aux pionniers de la démocratie, comme Pierre DuCalvet ou Fleury Mesplet, aux patriotes de 1837, puis au parti des Rouges à l’époque de la Confédération et, jusqu’au cœur du 20e siècle, à propos du vote des femmes : la lutte pour la liberté et la démocratie est généralement assortie d’un affrontement avec l’institution catholique.

Omniprésente et solidement encadrée, la pratique religieuse dans le Québec traditionnel n’en demeure pas moins superficielle. En Amérique anglo-saxonne, les valeurs chrétiennes pénètrent au cœur des représentations individuelles et collectives : la prière en commun, le chant liturgique, la lecture de la Bible, l’importance des responsabilités dévolues aux laïcs et, de manière générale, la place que l’éthique religieuse joue dans la vie quotidienne du croyant imprègent d’une manière inextricable les valeurs et la culture.

Au contraire, dans le Québec traditionnel, l’Église catholique constitue d’abord et avant tout une institution tutélaire veillant sur notre survie nationale, assumant les services sociaux et réglant la plupart des aspects de notre vie collec-tive. La pastorale repose donc d’abord sur des pratiques ritualisées nombreuses et rigoureusement suivies, mais ne pénétrant pas en profondeur les convictions et les valeurs de la plupart des laïcs. On en veut pour preuve le travail spirituel, largement assumé par du personnel religieux (des prêtres et des religieuses), laissant le bon peuple hors de la vie de l’Église. On en veut aussi pour preuve, la très faible pénétration des textes bibliques dans les foyers québécois, en particulier de l’Ancien Testament. On en veut enfin pour preuve les nombreux accessoires divertissant la pratique religieuse québécoise : crucifix, processions, chapelets, cathéchismes, soutanes, encensoirs et autres petits Jésus de plâtre, ridiculisés dès que le curé a le dos tourné par des sacres ou jurons religieux, symptômes d’une culture de la dissimulation d’abord basée sur les apparences.

En somme, une Église omniprésente, utile mais autoritaire, qui, tout compte fait, impressionne davantage qu’elle ne séduit, gouvernant davantage les services sociaux que les âmes. Cela peut seul expliquer la déchristianisation rapide qu’a connu le Québec à la Révolution tranquille et qui n’a guère d’équivalent nulle part ailleurs dans le monde. Superficielle, l’emprise religieuse a pu se décalquer comme une seconde peau sans annihiler le tissu social et la culture qu’elle recouvrait. Certains ont proposé que l’État québécois a alors remplacé l’Église au Québec, autant dans ses tâches séculières, dans ses valeurs que dans ses représentations symboliques. Chose certaine, le Québec a entrepris en 1960 une intense sécularisation, assortie d’un appel sans précédent à la liberté, à la démocratie et à l’émancipation : des « valeurs » qu’on considère depuis lors, à tort ou à raison, comme incompatibles avec un cadre confessionnel.

Les valeurs québécoises au coeur du débat sur la laïcité

Reste que la laïcisation de l’État québécois n’a jamais été menée à terme. Le débat actuel met donc au jour deux « affects » particulièrement profonds de la nation québécoise. Le premier est bien sûr l’amertume conservée envers l’institution religieuse, vue comme rétrograde et despotique. Le second, plus profond encore, correspond au désir de revaloriser de valeurs battues en brèche à compter de 1960 et jusque-là incarnées par le vieux catholicisme ritualisé, le seul que nous ayons connu en fin de compte.

Chose certaine, le Canada n’a absolument pas compris que le Québec entretient toujours avec la religion un rapport tendu issu de son passé. Cet enjeu n’a d’autant rien à faire avec le racisme ou la xénophobie que, si jamais ces ten-dances ont existé au Québec, c’est justement qu’elles étaient alimentées par une Église jalouse de son monopole. Pour cette raison, bon nombre de Québécois de gauche appuient spontanément le projet de charte des valeurs québécoises comme le plus sûr moyen de nous garder de toute dérive religieuse. Pour le Canada anglo-saxon en revanche, cette position est impensable, intenable, inadmissible. En fait ils n’y comprennent rien, et crient en attendant au nazisme.

Voilà en somme pourquoi séparer une fois pour toutes l’Église et l’État et compléter la laïcisation inachevée lors de la Révolution tranquille implique de réviser les valeurs québécoises et voilà pourquoi les Canadiens anglais n’y comprennent rien à rien. Pour eux, l’affirmation de convictions religieuses est l’incarnation même de la liberté. Pour nous elle renvoie, consciemment ou non, à un monde d’interdits et de tabous patrimoniaux. Voilà enfin pourquoi il faut étaler nos valeurs pour les reconnaitre et les trier. S’en tenir à la laïcité ne permettrait en rien de renouer avec notre passé et d’assumer pleinement notre héritage pour être enfin prêts à accueillir, sereinement, les pratiques religieuses de ceux et celles qui souhaitent s’installer chez nous.

Sources

* http://quebec.huffingtonpost.ca/gilles-laporte/valeurs-quebecoises-laicite_b_3840026.html

* http://quebec.huffingtonpost.ca/

** Gilles Laporte : Historien et président du Mouvement national des Québécoises et Québécois

Commentaires fermés

Filed under Uncategorized

Comments are closed.