L’honnêteté dans l’espace politique selon Germaine de Staël *

«Dans un État démocratique, il faut craindre sans cesse que le désir de la popularité n’entraîne à l’imitation des moeurs vulgaires [...].» — Germaine de Staël, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales

Par Renée Joyal ** – 29 mars 2014

Aux yeux de l’importante figure littéraire du XVIIIe siècle, cette notion réunit un ensemble de qualités que les responsables politiques doivent idéalement cultiver

Figure importante des époques révolutionnaire et impériale, Germaine de Staël (née Anne Louise Germaine Necker en 1766), philosophe, écrivaine et salonnière, prend une part active à la vie politique française.

Fille de Jacques Necker, banquier prospère puis grand argentier du royaume sous Louis XVI, épouse de l’ambassadeur de Suède à Paris, elle est bien placée pour observer les moeurs politiques de son temps et ne se prive pas pour les commenter. Son audace et sa sincérité attireront d’ailleurs sur elle les foudres de Bonaparte… puis de Napoléon.

Des scandales mis au jour par la commission Gomery à ceux révélés par la commission Charbonneau, que penserait madame de Staël ?

Elle n’en serait pas étonnée, mais elle manifesterait sans l’ombre d’un doute son indignation, elle qui, à son époque, a fustigé la corruption et le trafic d’influence qui minaient le Directoire dans la France de 1795 à 1799.

Elle abhorrait les combines et les tractations douteuses. « Si la puissance morale n’est pas, pour ainsi dire, le pouvoir constituant d’une république, la république n’existe pas », estime-t-elle (des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République en France).

Mais pour elle, l’honnêteté ne s’arrête pas là, elle lui donne un sens beaucoup plus large. Éblouissante d’intelligence, Louise Necker avait séjourné à Londres dans sa prime adolescence ; avec ses parents, elle avait fréquenté le théâtre et rencontré les personnalités influentes de l’époque, rapportant de ce séjour une fervente admiration pour les institutions politiques britanniques — et une vraie passion pour l’oeuvre de Shakespeare.

Justice et démocratie en péril

Influencée par son père aussi bien que par ses lectures, elle favorise de bonne heure l’instauration en France d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise.

Jacques Necker avait d’ailleurs conseillé ce système de gouvernement à Louis XVI pour calmer la grogne qui se manifestait à l’égard de la monarchie, alors qu’il était « aux affaires ». Sans succès. Necker et sa fille voyaient aussi dans ce mode de gouvernement un moyen de mettre fin à l’arbitraire royal, dont les fameuses « lettres de cachet » ont sans doute constitué la plus détestable manifestation.

Lectrice enthousiaste de Montesquieu, de Locke et de Rousseau, Germaine de Staël développe très jeune un sens aigu du bien commun et de la représentation citoyenne. Après la chute de Louis XVI et après les excès de la Terreur, elle se rallie à la République pour autant que celle-ci respecte la propriété privée et soit fondée sur des institutions démocratiques, la séparation des pouvoirs et l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Mais, estime-t-elle à l’instar de Jean-Jacques Rousseau, la République et les citoyens ont des devoirs particuliers et réciproques. « La dignité d’un citoyen est plus importante que celle d’un sujet, écrit-elle, car, dans une république, il faut que chaque homme de talent soit un obstacle de plus à l’usurpation politique. » (De la littérature).

Aux yeux de Germaine de Staël, un gouvernement« honnête » exclut donc l’arbitraire et repose sur le respect des citoyens et la recherche du bien commun. Il s’ensuit qu’un gouvernement doit toujours faire passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers.

À cet égard, de Staël avait fondé de grands espoirs sur Bonaparte, qu’elle voyait comme un homme des Lumières. Elle déchanta bien vite lorsqu’elle vit le premier consul manoeuvrer pour s’approprier toutes les institutions du Consulat.

« Bonaparte se faisait dire sa volonté sur divers tons, tantôt par la voix sage du Sénat, tantôt par les cris commandés des tribunaux, tantôt par le scrutin silencieux du corps législatif ; et ce choeur à trois parties était censé l’organe de la nation, quoiqu’un maître en fût le coryphée » (Considérations sur les principaux événements de la Révolution française).

Ces abus de pouvoir qu’elle dénonce ne sont pas sans faire penser, à une moindre échelle, à l’attitude de notre gouvernement fédéral actuel, qui ne fait pas grand cas des décisions des tribunaux lorsque celles-ci ne font pas son affaire et qui manifeste peu de respect pour le Parlement.

Des hommes de qualité

La recherche du bien commun exige, selon Staël, que l’on confie les rênes de l’État à des hommes de grande qualité, dotés d’une force morale à toute épreuve et de connaissances étendues.

Citant en exemple les chanceliers Francis Bacon et Michel de l’Hospital, elle montre combien ces hommes éclairés ont pu adoucir les moeurs politiques et accroître le bien-être des populations de leur temps. « En toutes choses, ce qui est rassurant, affirme-t-elle, c’est la supériorité ; et ce qu’il faut craindre, ce sont tous les défauts qu’entraîne la pauvreté de l’esprit ou de l’âme » (De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales).

La négligence « crasse » de nos gouvernants en matière de ponts et chaussées, d’infrastructures routières et de transport de matières dangereuses est peu compatible avec le portrait que dresse Staël d’hommes politiques honnêtes au sens large, c’est-à-dire prévoyants et compétents.

Quand Ubu devient maire

Elle qui pratiquait une grande ouverture d’esprit et une politesse exquise avait été blessée par la vulgarité et la grossièreté de certains responsables politiques pendant la Révolution. « Dans un État démocratique, écrit-elle, il faut craindre sans cesse que le désir de la popularité n’entraîne à l’imitation des moeurs vulgaires ; bientôt on se persuaderait qu’il est inutile, et presque nuisible, d’avoir une supériorité trop marquée sur la multitude qu’on veut captiver » (De la littérature…).

La conduite ubuesque du maire de Toronto la laisserait sans voix. Qu’un président de la République française se permette de dire à un citoyen « Casse-toi, pauvre con ! » l’aurait renversée. Elle n’aurait pas été surprise, après cela, du courriel ordurier adressé au ministre Manuel Valls par Dieudonné.

Certains propos entendus à notre Assemblée nationale l’auraient aussi heurtée. La politesse, la dignité commandent le respect. Madame de Staël en savait quelque chose.

En septembre 1792, alors que la Terreur se met en marche, elle cherche à quitter Paris pour rejoindre sa famille à Coppet. Soupçonnée de sympathies royalistes, elle est arrêtée à la barrière et ramenée à l’Hôtel de ville, où elle comparaît devant Robespierre.

Celui-ci a plus urgent à faire et la confie à la garde d’un révolutionnaire qui la traite avec aménité, la connaissant comme une femme ouverte et respectueuse de tous les points de vue. Le lendemain, on la libère et Tallien lui-même la reconduit à la barrière. Son statut d’épouse de l’ambassadeur de Suède, mais aussi sa dignité et son amabilité lui valent d’échapper à l’emprisonnement, et peut-être à la guillotine.

Au Québec, la familiarité semble devenue un atout pour certains politiciens. Le fait, par exemple, que les maires des deux plus grandes villes du Québec se tutoient et fassent figure de vieux copains sert-il bien l’intérêt public ? Nous ne sommes plus au XVIIIe siècle, il est vrai, et les rapports entre dirigeants et citoyens, avec l’essor des médias, ne sont plus les mêmes.

Mais nous avons en partage une langue subtile qui, en prévoyant le vouvoiement, nous incite et nous aide à maintenir une saine distance à l’égard de certaines personnes. Serions-nous en train de perdre cette richesse ?

Le respect dû aux charges publiques ne devrait-il pas d’abord se refléter dans la conduite de ceux et celles qui les exercent ? Ils en tireraient sans aucun doute un respect accru de leurs propres responsabilités et en inspireraient davantage à leurs concitoyens.

Germaine de Staël n’approuverait pas cette familiarité excessive que pratiquent certains personnages publics, pas plus qu’elle n’apprécierait l’abus du rire gratuit et de la plaisanterie facile qui fait florès au Québec, toutes choses qui, selon elle, affaiblissent la société et ses institutions.

« La république d’Athènes elle-même, dit-elle, a dû son asservissement à cet abus du genre comique, à ce goût désordonné pour les plaisanteries, qu’excitait chaque jour le besoin de s’amuser. » (De la littérature…).

Elle n’était pourtant pas une bigote — ses amours passionnées en témoignent — ni n’affichait une triste figure. Elle s’entourait volontiers d’une joyeuse compagnie et goûtait fort l’humour quand celui-ci était empreint de profondeur et de finesse d’esprit. L’honnêteté réunit donc, dans son esprit, un ensemble de qualités que les responsables politiques doivent idéalement cultiver.

Sa conception rejoint en partie la définition de l’honnête homme du XVIIe siècle, distingué, doté de connaissances étendues et d’une aisance sociale faite d’ouverture d’esprit et de simplicité. En somme, un idéal d’équilibre et de modération auquel Germaine de Staël ajoute la vertu.

Un monde harmonieux

Ce modèle a eu cours jusqu’au milieu du XXe siècle ; d’ailleurs, selon Le Larousse, un homme honnête est celui qui respecte rigoureusement la loyauté, la probité et la justice. Madame de Staël aspirait à un monde plus juste et plus harmonieux.

Son courage, son ardeur au travail, l’influence qu’elle a pu exercer lui venaient, malgré un tempérament mélancolique, de son enthousiasme devant ses devoirs de citoyenne.

Elle proclame que « l’enthousiasme se rallie à l’harmonie universelle : c’est l’amour du beau, l’élévation de l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a de la grandeur et du calme » (De l’Allemagne).

Sources

* http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/404020/ledevoirdephilo-l-honnetete-dans-l-espace-politique-selon-germaine-de-stael

* http://www.ledevoir.com/

** Renée Joyal : Juriste de formation, l’auteure est professeure honoraire à l’UQAM. Elle travaille actuellement à un essai sur les parcours comparés de Germaine de Staël et de George Sand.

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