L’évolution sociale au Québec

Une date importante dans l’évolution sociale au Québec est la création de l’École des sciences sociales de l’Université Laval par le père Georges-Henri Lévesque (1903-2000) en 1938, devenue faculté en 1943.  La  mise pied de cette école a façonné le Québec moderne.

1) 4 nouvelles valeurs communes

a) l’élargissement de l’accès à l’éducation à tous les niveaux:  secondaire, collégial, universitaire à toutes les couches sociales;

b) le droit de tout citoyen à la santé par la gratuité des soins hospitaliers et des soins médicaux indépendamment de la capacité de payer;

c) la transformation de la charité publique en bien-être social. La charité privée, organisée  et  financée localement, régie par des organismes communautaires ou religieux qui en  définissaient les bénéficiaires et en déterminaient les normes, se transformera en un système public financé par l’État qui détermine les critères d’admissibilité des citoyens et les modalités d’application, le tout géré par des fonctionnaires de l’État ;

d) la redistribution de la richesse par la législation du travail qui permet la syndicalisation du monde ouvrier ensuite élargie aux employés de l’État.

2) Un survol de l’histoire : deux histoires du Québec

En premier lieu, il faut signaler l’énorme fossé qui sépare ce qui s’écrit sur le Québec en anglais de ce qui s’écrit en français. Ce fossé existe tant au chapitre de ce qui s’écrit dans les articles des journaux, dans le courrier du lecteur, que dans les livres d’histoire, les textes d’introduction en sociologie, les écrits de sciences politiques.

Déjà au milieu des années soixante, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme  déplorait l’écart entre l’enseignement de l’histoire du Canada en français et en anglais. Elle exhortait les historiens à le rétrécir pour parvenir à une histoire commune. Mais bien au contraire, le fossé a continué de se creuser au fil du temps, depuis la conférence constitutionnelle de Victoria en 1971 jusqu’au rejet massif de l’accord de Charlottetown de 1992, refusé autant par les anglophones du Canada que par les francophones du Québec. Le fossé est devenu abîme.  Ce fossé historique perdure et s’aggrave avec le temps.

3) Les notions de “national unity“ et l’unité nationale

L’équivoque politique au Canada qui perdure et dont on ne parle jamais, c’est que “national unity“ et “unité nationale“ ne signifient pas la même chose. En anglais, l’expression recèle une idée sous-jacente, celle d’une nation unilingue, idée qui ne s’exprime pas dans les dis­cours publics des anglophones hors Québec, mais par leurs conduites dans la vie quotidienne. Au rêve de la “national unity“ vient s’opposer le rêve de l’indépendance nationale.

4) La légende des deux peuples fondateurs

La légende des deux peuples fondateurs ne peut être attribuée à l’Église catholique. La création de la Confédération canadienne est le résultat d’un acte du Parlement impérial. L’intention étant de s’approprier le territoire au nord du 49e parallèle, d’un océan à l’autre (comme le souligne la devise canadienne : A mari usque ad mare), l’urgence d’établir le dominion était grande, à cause du mouvement des États-Unis vers l’océan Pacifique, d’où la nécessité de prendre possession des territoires non peuplés dans ce qui deviendra les provinces de l’Ouest canadien. L’unité territoriale du pays sera assurée par la construction de deux chemins de fer nationaux traversant d’est en ouest le continent. Le projet politique incluait la mise en place d’une infrastructure en vue de faciliter l’exportation vers la Grande-Bretagne et l’étranger du blé de l’Ouest et de la production issue de l’industrialisation capitaliste naissante en Ontario. (le développement du Canada ressemble à s’y méprendre à la colonisation de la Nouvelle-France)

Les instigateurs de ce projet n’avaient certainement pas l’intention de proclamer que le Dominion of Canada s’appuyait sur un “pacte entre deux peuples fondateurs“. Pourtant, c’est précisément cette croyance populaire qui fut l’assise de l’assentiment des francophones à la grandeur du pays. C’est également cette légende qui ennoblit la participation des élites francophones à la vie politique et aux institutions de la Confédération. Cette légende des deux peuples fondateurs, l’historien Ramsay Cook l’a démolie sur le plan historique, et Pierre Elliott Trudeau l’a foulée aux pieds pour se tailler une place de “great Canadian“ dans l’histoire du Canada anglais, comme en témoigne plus particulièrement son action politique de 1981.

5)  L’action syndicale

Au chapitre de l’action, le procès de la tradition démarre en 1949, à l’occasion de la grève de l’amiante dans la région d’Asbestos. Cette grève se transforme en contestation du régime politique quand deux archevêques entrent en conflit direct avec le gouvernement Duplessis, en se solidarisant ouvertement avec les grévistes (Note 1). Précisons que la hiérarchie ecclésiastique avait toujours évité auparavant de prendre parti. Les étudiants de la faculté des sciences sociales de l’Université Laval, dirigée par le père Georges-Henri Lévesque, encadrés par des leaders étudiants animés par la JEC universitaire, organisent des quêtes dans les églises pour venir en aide aux ouvriers en grève. La grève est déclarée illégale par le premier ministre Duplessis qui envoie la police provinciale réprimer brutalement les manifestations. Les intellectuels suivent le mouvement d’appui aux grévistes. La faille qui s’ouvre alors entre le régime politique au pouvoir et des éléments importants de la société civile n’allait pas se refermer de sitôt.

Les conséquences de cette grève (que les ouvriers ont d’ailleurs perdue) allaient laisser des traces profondes dans la société québécoise. Le conflit entre la faculté des sciences sociales de Laval et le gouvernement Duplessis s’envenime. Ses diplômés sont exclus de l’embauche dans la fonction publique québécoise. Ils seront reçus à bras ouverts au gouvernement fédéral. Le père Lévesque doit subir un procès ecclésiastique à Rome, dont il sort innocenté. Le gouvernement de Duplessis, avec la collaboration d’évêques qui lui sont alliés, fait pression à Rome. Mgr Charbonneau était, dit-on, boudé par ses pairs, peu aimé par son clergé, mais très populaire auprès des fidèles. Mal éclairé, Pie XII demande sa démission comme archevêque de Montréal, un geste rarissime dans l’histoire de l’Église. Ce geste soulève à Montréal un mouvement d’indignation populaire sans précédent. Le respect de l’autorité religieuse en prend un coup. Mgr Charbonneau s’exile en Colombie-Britanni­que, dans un monastère de religieuses (Note 2). L’homme est brisé, détruit. Il mourra en 1959. Sa dépouille mortelle sera rapatriée à Montréal, malgré ses dernières volontés, pour des funérailles grandioses, télévisées, en présence de toute la hiérarchie ecclésiastique et de toute la classe politique. Mais le mal était fait. Le fossé que ces événements ont creusé entre la société et l’Église ne fera que s’agrandir.  (la sécularisation, la chute de la pratique religieuse…)

6)  La revue Cité libre

L’opposition au régime politique de l’Union nationale dirigée par Maurice Duplessis prend de l’ampleur et se cristallise au fur et à mesure que les années cinquante avancent. Le conflit, bien connu des contemporains, entre la faculté des sciences sociales de Laval et le premier ministre Duplessis fait boule de neige dans les milieux universitaires de la métropole. La revue Cité libre, fondée par Pierre Elliott Trudeau et des collaborateurs issus pour la plupart des milieux d’action catholique, devient la publication la plus en vue.

7) La grève à Radio-Canada

Cette période a commencé avec la grève de l’amiante, elle se termine avec la grève de Radio-Canada. En fait, il s’agit de la télévision et non de la radio. L’enjeu est le suivant: les réalisateurs de la société d’État veulent former un syndicat de cadres. La direction de Radio-Canada refuse, arguant qu’ils font partie de la direction et ne peuvent donc pas se syndiquer. La grève est déclenchée et dure plusieurs semaines. L’écran du téléviseur continue tout de même de s’animer grâce à la présentation ininterrompue de films, du matin au soir. Les téléspectateurs se plaisent à cette innovation et restent plutôt indif­férents. Peu à peu toutefois, les artistes que la société d’État embauche, puis les étudiants universitaires suivis de leurs professeurs deviennent solidaires des grévistes.

La seule institution du gouvernement fédéral qui est scindée sur une base linguistique en deux divisions distinctes est précisément la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) et la Société Radio-Canada. Subventionnée par le gouvernement fédéral, cette société de la Couronne, rend compte de son administration à la Chambre des communes. Ce n’est qu’au sommet que la direction devient unifiée.

Comme la situation ne bouge pas, l’enjeu se transforme : de syndical, il devient politique. Les syndiqués de Radio-Canada demandent l’appui des syndiqués anglophones de la Canadian Broadcasting Corporation. Ils essuient un refus. Les grévistes font pression pour que le gouvernement intervienne. La question devient politique quand l’affrontement conduit à un constat: Si c’était la CBC qui était en grève, le Parlement interviendrait.

Comparons la grève de l’amiante à la grève de Radio-Canada. Dans le premier cas, il s’agissait de la compagnie John’s Manville, une multinationale américaine, avec une direction anglophone, des mineurs francophones dont une bonne partie finissent par être victimes de l’amiantose. Qui, au bout du compte, blâme-t-on ? Maurice Duplessis et la police provinciale.

Dans le cas de la grève de Radio-Canada, qui initialement implique uni­quement la direction du réseau français et les réalisateurs francophones, qui est critiqué? Le gouvernement canadien.

Cette apparente contradiction s’explique assez facilement : il y a les Canadians et les Canadiens. Ces derniers constituent une minorité nationale, et bien que l’on définisse la démocratie comme un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, au Canada, et c’est normal, mais le Parlement canadien est le gouvernement de la majorité, par la majorité et pour la majorité.

Avec la grève de Radio-Canada, la définition de la situation politique au Québec allait changer et ne serait jamais plus la même.

En effet, la première conséquence d’importance fut la décision de René Lévesque de quitter Radio-Canada pour entrer, en 1960, dans la vie politique. Ministre des Richesses naturelles dans le gouvernement Lesage de 1961 à 1965, il nationalisera l’industrie de l’électricité. Le slogan du Parti libéral aux élections générales de 1962, “Maîtres chez nous“, donnera un élan nouveau au mouvement national au Québec.

8) La crise des Gens de l’air 1975-76

Peu avant l’élection de 1976 qui allait porter René Lévesque et le Parti Québécois au pouvoir, les pilotes et contrôleurs aériens québécois n’acceptent plus d’être obligés de parler anglais dans l’exercice de leurs fonctions. Ce refus soulève un tollé chez les contrôleurs anglophones au Québec et ensuite dans tout le Canada. Ils recueillent des pétitions dans tout le pays au nom de la “safety in the air“ pour contrecarrer les revendications des Gens de l’air – le nouvel organisme formé par les pilotes et contrôleurs québécois qui ont entre-temps quitté la Canadian Air Traffic Controllers Association (CATCA). La Canadian Airline Pilots Association (CALPA) emboîte le pas. Pierre Elliott Trudeau, premier ministre canadien, voyant le mécontentement que suscite chez les francophones cette mobilisation des anglophones, prend un temps d’antenne à la télévision du pays pour déclarer solennellement que le Canada fait face à la plus grave crise de son histoire. Puis il s’envole vers les Caraïbes, à une réunion du G7, laissant à Otto Lang, son ministre du Transport, le soin de trouver une solution. Celui-ci capitule devant la CATCA et en fait une ques­tion de conscience en autorisant un vote libre à la Chambre des communes. Jean Marchand est le seul ministre à démissionner du Conseil des ministres. Nous venons d’assister à l’écrasement spectaculaire de la politique du bilinguisme de Trudeau, qui avait proclamé le Canada un pays bilingue et multiculturel, par opposition à Pearson qui avait créé une commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme.

À ces quelques situations, nous pouvons ajouter les éléments suivants :

-                la modernisation à l’intérieur de l’Église

-               l’arrivée et le passage de Paul Sauvé

-               la baisse du taux de natalité

-               le passage de la notion d’épouse à conjointe 

-               la place de la femme

-               les lois 63, 22 – l’affichage en français

-               la crise d’octobre 1970


Note 1 : Il s’agit de Mgr Charbonneau, archevêque de Montréal, et de Mgr Desranleau, archevêque de Sherbrooke. La grève se déroulait dans l’archidiocèse de ce dernier.

Note 2 : Quant à Mgr Desranleau, qui fut également sévèrement réprimandé, il aurait, dit‑on, répondu à Rome qu’il créerait un schisme dans l’Église au lieu de démissionner. Mais, vu la consternation des laïques provoquée par la démission forcée de Mgr Charbonneau, il n’y eut pas de suites dans le cas de Mgr Desranleau.

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