Évolution des idéologies au Québec

La Révolution tranquille

L’expression Révolution tranquille apparaît pour la première fois à Toronto dans un article du Globe and Mail, sous la forme de Quiet revolution. Entre la révolution culturelle chinoise et la révolution des oeillets au Portugal, le Robert la consacre et la fait dater de 1960, l’ayant notée dans un éditorial du Devoir cette année-là. Aucune des sources consultées ne donne de datation officielle pour la naissance de l’expression. C’est d’ailleurs une des caractéristiques des mythes de fondation de laisser dans le flou les circonstances de leur genèse. Du moment que l’image devient opératoire pour rassembler tout un ensemble de phénomènes collectifs et se transformer en une sorte de « sésame », il importe peu de savoir à qui on doit en attribuer l’heureuse paternité. Sa bonne fortune au Québec tient en ce que très rapidement elle s’est chargée de connotations positives et s’est faite le synonyme d’une action de gagnants.

Les historiens ne s’entendent pas pour en délimiter les frontières temporelles, car selon qu’on met l’accent sur les transformations culturelles, la réforme politique ou le développement économique, il faut situer le début dans les années 50, au « Désormais » de Paul Sauvé à la fin de 1959, à l’élection qui porte le parti libéral de Jean Lesage au pouvoir le 22 juin 1960 ou à la création de sociétés d’Etat dans les années suivantes. Quant à son point de chute, les uns le voient dans la reprise du pouvoir par l’Union nationale en 1966, les autres dans les Evènements d’octobre 1970, et certains ne le voient pas encore! Quoi qu’il en soit, on utilise la formule « Révolution tranquille » pour désigner cette gerbe symbolique qui rassemble tous les changements profonds de la société québécoise pendant la décennie 60. Par contre, les années 70 apportent leur lot de transformations, peut-être plus profondes encore que les précédentes: le féminisme,  la sensibilisation aux droits de la personne,  une morale centrée sur la responsabilité de l’individu, etc…., mais les changements ont lieu sur un plan différent et selon un autre système de valeurs que celui qui dynamisait les actions collectives des années 60.

Chez tous les auteurs, historiens, sociologues et politicologues qui ont écrit sur la Révolution tranquille, le maître-mot pour la décrire est modernisation. Suivent ceux de développement et de rattrapage. L’ensemble des actions recueillies en constellation dans ces mots-clés doit porter avant tout sur l’économique et la réforme de l’appareil politique, les deux étant intimement liés. Le postulat fondamental de la Révolution tranquille  voulait que la seule façon de promouvoir le développement du Québec fut d’étendre les pouvoirs et les activités du gouvernement.

1) Économiquement, le gouvernement nationalise la presque totalité des grandes compagnies d’électricité et les confie à Hydro-Québec. Il crée aussi plusieurs sociétés d’Etat pour servir de moteurs dans des secteurs nouveaux ou de support à l’entreprise autochtone: la Société générale de financement (SGF) qui devient actionnaire important dans plusieurs entreprises privées, la Caisse de dépôts et de placements, SIDBEC, SOMA, etc. Il prend à sa charge le réseau des affaires sociales, achète les hôpitaux possédés surtout par les communautés religieuses, instaure l’assurance-hospitalisation et crée de nouveaux ministères comme celui des Affaires culturelles  et des Richesses naturelles que dirige René Lévesque. On parle bientôt d’État-providence. René Lévesque, Paul Guérin-Lajoie, Georges-Émile Lapalme, Éric Kierans ont joué un rôle de premier plan.

2) Ces nouvelles structures offrent dorénavant d’énormes possibilités de carrière pour de jeunes administrateurs. Mais elles demandent aussi beaucoup de compétence. Pour attirer ces nouveaux gestionnaires, il faut réformer la fonction publique pour en faire une machine apolitique, efficace, stable et vraiment au service de l’État. Cette réforme obtient un réel succès; Lesage et ses principaux ministres vont chercher les Claude Morin, Jacques Parizeau, Michel Bélanger, Arthur Tremblay, Claude Castonguay, Rock Bolduc, Guy Frégault, Louis Bernard, Pierre Marois, etc. Pour Fernand Dumont, cette « jeune et frêle technocratie est un des seuls groupes de décision qui incarne une idée un peu précise du bien général »; il en fait aussi la vraie responsable de la « continuité de fond » tout au long de la décennie, malgré le changement des partis au pouvoir.

3) Pour former ces nouvelles compétences en grand nombre et pour de multiples fonctions scientifiques et administratives, il fallait réformer tout le système d’éducation, tant dans ses structures de fonctionnement que dans ses programmes, en rendre l’accès possible à un très grand nombre, en articuler mieux les niveaux. Cela exigeait d’en faire une responsabilité d’État et non plus du clergé qui l’avait créé et le contrôlait presque entièrement. Il fallait le décléricaliser, le professionnaliser – faire des enseignants de véritables professionnels de l’enseignement – et lui insuffler un nouvel esprit. Cela signifiait aussi que les objectifs et contenus de l’enseignement seraient dorénavant définis par l’État et non plus par des groupes de clercs, quoique, dans les structures, les commissions scolaires demeureraient officiellement confessionnelles, mais les cégeps ne le sont pas, ni la nouvelle Université du Québec, et les universités traditionnelles cessent bientôt de l’être. Cela ne va pas sans opposition, mais finalement le ministère de l’Éducation est créé en 1964, de nouveaux programmes pleuvent sur les pupitres des enseignants, de nouvelles structures dont celle des collèges d’enseignement général et professionnel (CEGEP) mis en place à partir de 1967 articulent plus logiquement les niveaux et l’accessibilité du réseau est gratuite jusqu’à l’université où les frais sont gelés et le demeurent jusqu’en 2006-7. On parle de plus en plus de l’éducation des adultes et d’éducation permanente. Toutes les entreprises modernes, d’ailleurs, affirmaient le besoin d’une main-d’oeuvre plus spécialisée et plus éduquée. On claironne partout le slogan Qui s’instruit s’enrichit.

4) Dans cette tâche, le gouvernement a besoin des syndicats non seulement pour assurer la bonne mise en place des réformes, mais aussi comme appui contre le clergé et les autres forces conservatrices. C’est pourquoi il permet la syndicalisation de la fonction publique et para-publique, décrète un nouveau Code du travail en 1964. Il en résulte un développement considérable du syndicalisme tant en nombre, surtout pour la CSN, qu’en force de pression. En grande partie sous la pression des nouveaux syndiqués, souvent plus scolarisés et plus revendicateurs, les grandes centrales syndicales deviennent un nouveau pouvoir, se radicalisent idéologiquement, se transforment en bouillons de culture où fomentent de nouvelles analyses laïques et politisées du travail. On commence à parler de luttes des classes.

5) Parallèlement, plus le nombre de gestionnaires et d’administrateurs compétents augmente, plus on trouve de jeunes Québécois francophones qui lorgent du côté de la grande entreprise et qui veulent y faire leur nid. De cette époque date cette tradition qui veut que la meilleure filière pour accéder à des postes importants des grandes compagnies est de développer et d’établir son expertise dans les grandes sociétés d’État. Ainsi, Hydro-Québec, les sociétés d’État et leur participation à l’entreprise privée ont aidé toute une nouvelle génération d’administrateurs à se faire les dents et à ne plus accepter la sous-représentation traditionnelle des francophones aux échelons supérieurs. L’administration fédérale, totalement anglophone, n’offrait pas de débouchés à celui qui refusait de s’assimiler à la majorité. On commence alors à voir une génération de nouveaux entrepreneurs qui affrontent directement la concurrence, développent leurs entreprises et se font une place dans la grande structure économique.

6) Le développement économique et l’accroissement de la fonction publique entraînent une extension considérable de la classe moyenne et du nombre de professionnels. Ces nouveaux riches – de compétence, de pouvoir et même d’un peu d’argent – veulent vraiment travailler et vivre en français au Québec. Ils deviennent aussi d’avides consommateurs de biens culturels.

7) S’ensuit un nouveau nationalisme, canalisé non plus par la survivance de la race, mais par un avenir à bâtir. À cause de la réticence de la bourgeoisie d’affaires canadienne-anglaise à admettre les francophones aux échelons supérieurs et à cause de l’impossibilité de vraiment faire carrière dans l’administration fédérale, la conviction s’est rapidement ancrée chez plusieurs que c’est uniquement par l’État québécois que l’atteinte des plus hauts sommets est possible. Le slogan électoral de Jean Lesage pour l’élection de 1962 – Maîtres chez nous – dévia de plus en plus de son intention originelle maître des leviers économiques importants, pour devenir politique. Ne serait-ce que pour obtenir de nouveaux pouvoirs d’Ottawa, Lesage devait s’opposer aux fédéraux. C’est lui qui donne à l’État du Québec,  il est le premier chef du gouvernement québécois à utiliser l’expression sa structure de relations politiques internationales. Plus pragmatique qu’intellectuel, il joue à l’apprenti sorcier en cette matière et s’étonne presque quand arrivent les premiers schismes dans son parti. Ce sont toutefois ses réalisations qui débouchent comme naturellement vers ce nouveau nationalisme revendicateur que certains historiens anglophones voient d’ailleurs comme le principal, sinon un des principaux  fruits de la Révolution tranquille.

N’eût-on assisté qu’à ce type de réalisations, pour certains, il est abusif de parler de révolution.  Le Québec rattrape simplement quelques lourds retards historiques et imite ce que d’autres provinces canadiennes ont déjà commencé à mettre en oeuvre. Là où la formule prend toute sa dimension, c’est lorsqu’on examine les idéologies qui en émergent, c’est-à-dire l’ensemble des visions du monde, des idées, des croyances, des systèmes de valeurs qui légitimisent les actions, leur donnent une perspective téléologique et incitent à l’action. C’est en ce sens que Fernand Dumont affirme en 1971 que pour l’essentiel, la Révolution tranquille a été d’abord elle-même une révolution culturelle. Les grandes transformations économiques et politiques restent encore à faire.

Principaux éléments idéologiques

1. « On est capable »: ´Nous avions l’habitude d’exprimer davantage nos croyances que nos sentiments. En renversement de ces images, la Révolution tranquille a comme principal effet, selon Marcel Rioux, une revalorisation de soi, la réapparition d’un esprit d’indépendance et de recherche, qui avait gelé au cours d’un long hiver qui a duré plus d’un siècle. Les Québécois acquièrent la certitude qu’ils peuvent changer beaucoup de choses s’ils le veulent vraiment. Le slogan du jeune parti Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) clame partout: On est capable, ce que prouve la réalisation de ce méga-projet qu’est le harnachement des rivières Manicouagan et Outardes mis en branle au début de la décennie. Tous les jours, lors de l’exposition universelle de Montréal, en 1967, les milliers de visiteurs pouvaient assister en direct, sur écran géant, à la construction du barrage de Manic 5, le fleuron de la nouvelle technologie autochtone. Ce nom de Manic prend une telle charge symbolique que non seulement un chansonnier en fait le titre d’un succès du palmarès et qu’un cinéaste en fait l’élément déclencheur d’une intrigue (La neige a fondu sur la Manicouagan d’Arthur Lamothe) après lui avoir consacré un documentaire (De Montréal à Manicouagan), mais une marque de cigarettes l’adopte pendant quelques années et on l’utilise pour nommer la première automobile produite localement. À mesure que les réalisations concrètes se découpent sur l’horizon réel et prennent place dans l’horizon symbolique se développe une nouvelle confiance en soi. Non seulement les Canadiens français cessent de douter d’eux-mêmes, mais ils veulent surpasser en créativité leurs cohabitants du continent nord-américain.

2. De Canadien français à Québécois: nous avons évoqué  les revendications politiques ayant comme a priori que seul le gouvernement du Québec était à même de satisfaire toutes les ambitions des Canadiens français. Très rapidement, un grand nombre de citoyens prennent conscience que le vocable Canadien ne recoupe pas du tout le même ensemble quand il se traduit en « Canadian »; que pour les « Canadians », les « French Canadians » appartiennent à une race à part et plus ou moins inférieure. Au début de la décennie, l’affirmation d’une identité canadienne-française se fait généralement dans la fierté. Mais rapidement, les milieux intellectuels, surtout les radicaux, en font un symbole d’aliénation, de dépersonnalisation, de déculturation et de statut minoritaire et ils se mettent à se définir comme Québécois, terme jusque-là réservé pour désigner les habitants de la ville de Québec. Vers 1961, Claude Gauthier faisait plastronner son Grand six pieds à coups de « Je suis de nationalité canadienne-françai-ai-ai-se »; cinq ans plus tard, il chantait encore plus fièrement sa « nationalité québécoise-françai-ai-ai-se ». Et il n’y avait pas que les nationalistes partisans pour l’applaudir. Car s’afficher Québécois, c’était s’affirmer et surtout se voir soi-même comme majoritaire sur son territoire plutôt que minoritaire au Canada et en Amérique du Nord, plus ou moins rapetissé dans le regard de l’autre.

3. Profanation et laïcité : Hasard historique, la Révolution tranquille se déroule parallèlement au grand Concile oecuménique de Rome (1962-1965) qui vise à un aggiornamento de l’Eglise catholique. Là aussi, on parle beaucoup de modernisation, thème que diffuse à un large public la populaire émission télévisée dominicale « L’heure du Concile ». Cela explique en partie la rapidité et la facilité avec lesquelles la décléricalisation et la profanation se déroulent, l’aisance à se débarrasser des vieilles peurs. Le pouvoir clérical s’écroule abruptement dès que celui de l’État s’affirme: là où l’État se développa, l’Église recula, tantôt en résistant, tantôt avec soulagement; les syndicats congédient leurs aumôniers. À l’intérieur de l’Église même, il se transforme. Beaucoup de prêtres, de religieux et de religieuses défroquent; d’autres cherchent à faire route avec le monde ordinaire: les prêtres-ouvriers, les animateurs de pastorale. Les costumes religieux, à commencer par les soutanes, disparaissent de la rue. Malgré la modernisation de la liturgie, adoption de la langue du peuple, nouveaux rituels, musiques rajeunies, le renouvellement de la catéchèse, les églises se vident progressivement. De tout cela émerge non seulement de nouveaux rapports avec l’autorité, mais une vision profane du monde dans laquelle les nouvelles élites ne reconnaissent plus aux clercs de rôles de définisseurs. Pour paraphraser une expression  de Jacques Parizeau, la religion des uns cesse d’être la loi pour tous. On n’assiste pas à des profanations au sens strict, là aussi, on reste bien tranquille, on range plutôt les symboles du sacré dans les musées, ou bien on les folklorise, les chandeliers sur les tables des salles à dîner…, ou on leur redonne une valeur utilitaire: les bancs d’église dans les chalets de campagne…. C’est tout l’imaginaire qui entre en profanation, c’est-à-dire en processus de légitimation de ses valeurs et de sa cosmologie par la seule puissance de sa réflexion. Après avoir posé comme condition d’un dialogue avec les croyants la destruction du pouvoir clérical, car  laïciser, c’est créer un domaine commun où s’affirme notre accord essentiel en tant qu’hommes égaux et libres. Il ne s’agit pas de créer une société neutre parce qu’on n’arrive pas à se mettre d’accord sur les questions religieuses, il ne s’agit pas d’un accord minimum et faute de mieux; mais au contraire de créer une société civile qui pose les valeurs de la laïcité parce que, indépendamment de leurs options religieuses, les hommes se trouvent d’accord sur ce qui concerne leur vie civile; il s’agit d’un accord maximum, qui comprend même l’accord sur le droit de cité de plusieurs options.  Devant ce nouveau monde symbolique et cette invitation au dialogue, l’Eglise se tait de plus en plus.

Autre volet de la profanation de la vision du monde, le caractère inéluctable des destins collectifs et la fatalité historique disparaissent. Plus personne ne veut croire qu’il est « né pour un petit pain ». De moins en moins de gens n’écoutent le « Bienheureux les pauvres » de l’Évangile, à moins qu’il ne soit énoncé par le militant de la JEC ou le prêtre-ouvrier qui ajoute immédiatement: « bienheureux parce qu’ils luttent pour ne plus rester pauvres ».

4. Une morale personnaliste: Les années 60 ne manquant pas de bouillons de culture pour toutes les expériences possibles, ce fut sans doute la contre-culture californienne, surtout le mouvement hippie, qui fournit la nouvelle morale. Mario Roy souligne ce fait dans une chronique de La Presse où il compare notre Révolution tranquille à la Révolution française, la première lui semblant plus significative que la seconde car elle a porté la bataille de l’autonomie de l’individu sur un terrain nouveau: celui de la morale. (…) au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, le citoyen, l’individu, s’est approprié le droit de circuler librement dans l’espace moral après avoir pris une autre Bastille. Et renversé les dictateurs de l’âme et de l’esprit.

Juste renversement de l’histoire, la nouvelle morale cogne le plus fort là où les tabous avaient été les plus contraignants: le domaine de la sexualité. La libre circulation dans l’espace moral emprunte des voies plus ludiques. Là surtout, on passe de la soumission au devoir au règne du plaisir. La notion de péché disparaît rapidement pour laisser place à celle de responsabilité et « le bonheur est la seule vertu », chante Renée Claude. Virginité, chasteté et fidélité se cherchent de nouvelles connotations. Le pape Paul VI a beau interdire les moyens chimiques de contraception, les curés à la base refusent de transmettre le dictat et même chez les catholiques, la fameuse pilule connaît une utilisation généralisée. La situation des femmes, les relations hommes-femmes, le couple et la famille se voient transformés par ce nouveau contexte.

5. Égalité et indépendance: Ces deux mots représentent les deux volets de la nouvelle condition revendiquée par les femmes. Le mot féminisme est peu employé encore et il faut attendre la fin de la décennie pour qu’il regroupe un premier ensemble de revendications. Mais on lit beaucoup « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir, des groupes de discussion et de pression: la Fédération des femmes du Québec, en 1965 se forment. La prospérité économique aidant, plusieurs secteurs d’emplois commencent à s’ouvrir pour les femmes. Dans l’éducation, elles obtiennent le salaire égal pour le travail égal et travaillent à étendre cette situation dans tous les secteurs. Une première députée, Claire Kirkland-Casgrain, a été élue à Québec en 1961 et elle est bientôt nommée ministre. La pilule contraceptive rend possible le choix du moment pour les maternités, stabilisant ainsi la présence dans les milieux de travail et offrant plus de choix de carrière. De nouveaux rapports amoureux deviennent aussi possibles.

6. La nouvelle famille: La génération d’hommes et de femmes qui se marient entre 1945 et 1960 génère tellement d’enfants qu’on parle de baby-boom. Celle qui suit ne se presse pas trop pour se marier, n’a plus aucune envie de fonder une grosse famille. Contraception aidant, elle retarde les naissances pour mieux assurer la carrière, souvent des deux membres du couple. Beaucoup ne passent même pas à l’église pour régulariser leur union, ni même à la mairie où c’est maintenant possible. À l’exemple des hippies du Sud, certains tentent même la vie en communes, à la campagne, naturellement. L’homosexualité cesse d’être une tare et une nouvelle forme de couple s’affiche timidement. Ces nouveaux modèles sont légitimés par la fameuse loi omnibus de 1968, à Ottawa, mais Pierre Elliot Trudeau, ministre de la justice, avait depuis longtemps proclamé que l’État n’avait pas à intervenir dans ce qui se passe dans les chambres à coucher d’adultes consentants.

7. Pluralisme et tolérance: Le premier ne peut exister sans la seconde; les deux ont surgi comme naturellement quand les clercs perdirent leur pouvoir et leur rôle de définisseurs de situations, quand les cadenas des sections « à l’index » dans les bibliothèques éclatèrent, quand toute voix qui voulait se faire entendre trouvait tribune appropriée, quand le ministère des Affaires culturelles tout neuf provoquait un jaillissement de nouvelles formes d’expression. « Nous étions alors heureux », écrit Fernand Dumont, de clamer à tous les vents les bienfaits du pluralisme. Ce nous semblait tout simple que les individus et les groupes puissent proclamer au grand jour leurs idées religieuses, artistiques, sociales, politiques. Nous étions devenus, du moins nous aimions à nous le redire, tolérants. Cette période engendre des savoirs pluriels portés par des valeurs de vérité, de justice et de liberté.  Les savoirs, dans leur complexité, multiplicité, pluralisme, balaient la vision religieuse, unitaire, traditionnaliste, passéiste du monde. Aucune unanimité n’est maintenant possible. Tant dans les groupes dits de droite: Églises, partis traditionnels que dans ceux de gauche: les revues Parti pris et Liberté, le mouvement laïque de langue française, les nouveaux partis politiques comme le rassemblement pour l’indépendance nationale ou les factions de tendance socialiste, chacun continue de prétendre à la valeur primordiale de son credo, mais tous, de bon ou de mauvais gré, concèdent la cohabitation, pas toujours tranquille, cependant. Quiconque rejette le fanatisme doit constater un déclin des absolus et la relativisation de toutes les croyances et doctrines. Il n’est donc plus question de chasse aux sorcières, pas plus contre les Témoins de Jéhovah ou les bérets blanc de Gilberte Côté-Mercier que contre les intellectuels qui fondent et refondent des partis socialistes ou communistes. Le mot même de censure devient honni: elle disparaît, « tranquillement » comme le reste, au fil des ans. Dans le domaine du cinéma se font quelques luttes intéressantes à ce sujet. Ce pluralisme a comme première conséquence la fin d’une cohésion sociale qu’aucun grand principe ne permet dorénavant de fonder. Ni les paroisses, ni la famille, ni le petit patron d’entreprise ou le gérant de la grande, ni le député paternaliste qui exerce équitablement son patronage avec tout ses électeurs, ni le médecin de famille ne servent désormais de points de référence ou de rassembleurs. Dans les villes, la vie de quartier disparaît avec les démolitions occasionnées par le développement des industries, avec les regroupements anonymes dans les HLM ou, pour les mieux nantis, dans les banlieues. Ne demeure que la solidarité avec les copains du syndicat, mais elle n’entretient qu’une dimension de la vie et, sauf pour une minorité ou en dehors des temps de crise, ne s’étend guère au-delà des locaux de l’entreprise.

8. Un refus moins « global », mais réel: Le message fondamental du manifeste Le refus global de Borduas  et collègues artistes n’avait rejoint qu’un petit nombre d’artistes et sympathisants depuis 1948. Il décrit maintenant l’idéologie des jeunes essayistes, romanciers et poètes qui rédigent Parti pris, celle des jeunes impatients du Front de Libération du Québec (FLQ) qui se mettent à poser des bombes dès 1963 pour faire exploser quelques symboles de la domination anglophone, celle des étudiants des tout nouveaux cégeps qui font la grève et occupent les institutions pour revendiquer une vie plus harmonieuse.

Maladroitement formulé et le plus souvent mal justifié, le refus est aussi celui du capitalisme nord-américain, au nom d’un vague socialisme qui prend ses modèles dans la jeune révolution cubaine et dans les réalisations de la toute récemment décolonisée Algérie. Pour la majorité, toutefois, le capitalisme tel qu’appliqué au Québec, civilisé par les nouvelles mesures sociales du gouvernement, reste perçu inconsciemment, car bien peu de citoyens et de personnalités politiques font l’effort d’imaginer un système différent, comme l’inéluctable et la plus favorable destinée. Il faudra les évènements d’octobre 1970 pour qu’éclate au grand jour et consciemment le refus des fatalités historiques par une minorité exacerbée s’exprimant au nom des plus exploités parmi les travailleurs et au nom des plus démunis de la société.

9. La ville comme « terre humaine »: Décriée par l’idéologie « agriculturiste » de Duplessis, la ville prend maintenant figure de symbole de modernité. C’est là que s’y rassemblent les grandes entreprises et de là que partent les principales initiatives économiques. Montréal voit s’ériger ses premiers vrais gratte-ciel; elle convie toutes les nations à une formidable exposition universelle (1967) d’où ses citoyens reviennent enchantés d’avoir découvert tant de fenêtres ouvertes sur le vaste monde. Mais dans la ville s’exacerbent aussi toutes les contradictions des classes sociales, les inégalités économiques, les querelles linguistiques.

10. La langue de chez nous: On avait connu depuis des décennies les campagnes pour le bon parler français. Les insolences du Frère Untel révèle avec fracas l’échec de ces démarches et lance l’expression « langue jouale ». Jeunes romanciers et essayistes posent maintenant la question: « Quel est le bon parler » ? Pour plusieurs, la réponse est claire, c’est celui du « monde ordinaire » et les Claude Jasmin, Jacques Renaud, André Major écrivent des romans en transcrivant phonétiquement les accents populaires, voulant ainsi faire de ces écrits des gestes de solidarité avec la classe ouvrière. De son côté, l’Office de la langue française, une des premières créatures du nouveau ministère des Affaires culturelles, riposte que « bien parler, c’est se respecter ». Mais encore là, bien parler, c’est parler comme qui ? Comme les gens instruits au pouvoir ? Comme les annonceurs de Radio-Canada ? N’est-ce pas accepter une autre forme de domination ? Et si on ne parle pas comme ces gens-là, est-ce que cela veut dire qu’on ne se respecte pas ? Ce débat, relancé avec encore plus d’ampleur par Michel Tremblay et son théâtre au début des années 70, ne connaît pas encore de dénouement. Un point d’entente, toutefois, entre les jeunes intellectuels populistes et l’Office gouvernemental, c’est qu’il faut accentuer l’affichage français de Montréal, éliminer les discriminations basées sur la langue dans l’emploi, promouvoir l’utilisation de termes français dans tous les domaines. Le bilinguisme à sens unique doit devenir chose du passé. Bataille non encore gagnée, comme on le sait…

11. La solidarité tiers-mondiste: Les intellectuels progressistes des années 50 avaient éveillé la curiosité de plusieurs sur les grands évènements politiques mondiaux: révolution en Chine, conflits en Indochine, guerres d’indépendance en Afrique, etc. Le mouvement s’accentue dans la décennie suivante et passe de la simple curiosité à la recherche de modèles d’action. La révolution cubaine, la montée d’Allende au Chili, les guérillas latino-américaines et la guerre d’indépendance de l’Algérie deviennent les phares des jeunes révolutionnaires « non-tranquilles » qui leur empruntent même quelques modèles bien concrets d’action. Les écrits que ces évènements suscitent de nouvelles bibles et sont abondamment cités dans les analyses de la situation locale. L’affiche de Che Guevarra et ses écrits connaissent leur heure de gloire. Les reportages télévisés en direct de conflits comme la guerre du Viêt-nam apportent une nouvelle conscience planétaire.

La théorie du « village global » de Marshall McLuhan vient ajouter de nouvelles dimensions prégnantes à ce désir de solidarité universelle et l’humaniser en quelque sorte. Elle vient rappeler que les rapports politiques doivent originer aussi de relations humaines, et ne pas viser seulement les transformations de structures. Dans les rues des grandes villes, des exilés politiques ou des migrants économiques que l’on n’appelle pas encore « minorités visibles » font entendre des sons nouveaux et parfois ajoutent … de la couleur. La relation concrète avec ces étrangers devenus soudainement son « prochain » oblige à faire la vérité sur ses aspirations à la solidarité universelle; rien de tel pour valider les belles théories.

Cette constellation idéologique illumine tout un pan positif de la Révolution tranquille, mais sa brillance même empêche souvent d’apercevoir quelques éléments à contre-courant. Chez beaucoup de groupes, certains très influents, persiste ce que Rioux appelle les idéologies de conservation et de rattrapage. Les tenants d’un fédéralisme centralisateur dont Pierre Elliot-Trudeau qui devient député à Ottawa en 1965, puis premier ministre en 1968, les anglophones, la plus grande partie du clergé, au moins au début, et toutes les associations qu’il contrôle pèsent de tout leur poids pour éviter l’effondrement de leurs visions ou de leur autorité. Beaucoup de citoyens ne sont guère rejoints par les appels au développement et comprennent mal le sens de certaines mesures collectives qui ne les touchent pas personnellement. D’autres regrettent le bon vieux temps où le député distribuait aux militants de la base les emplois dans la fonction publique et les contrats gouvernementaux.

Pour les jeunes radicaux, les processus engagés ne vont pas assez vite; ils ne permettent pas assez vite à la masse des laissés pour compte chroniques de voir évoluer leur situation. Les révolutions cubaine et algérienne, dans la ferveur et la générosité de leurs commencements, font rêver à de similaires et rapides transformations. Naïveté, sans doute, car il faudra à peine une décennie pour dégonfler et désabuser même les plus fervents. Les fruits remplissent rarement la promesse des fleurs, mais les déceptions demeurent toujours vives chez qui a beaucoup investi d’espoirs. Non seulement les jeunes radicaux, mais beaucoup d’intellectuels et d’analystes soulignent des ratés d’importance, tant dans les domaines politique qu’administratif et culturel.

Leave a Comment

Filed under Uncategorized

Comments are closed.