Effets de la Révolution tranquille

Certaines des institutions de la société québécoise notamment le système d’éducation, les services sociaux et la fonction publique sont de plus en plus inadaptées aux nouvelles réalités de l’après-guerre. La mort de Duplessis, en 1959, marque le début d’une nouvelle ère, celle de la RÉVOLUTION TRANQUILLE, qui dure de 1960 à 1966. L’héritage politique et idéologique du duplessisme est rapidement éliminé, ce qui indique à quel point il était peu adapté à la réalité socio-économique.

Le Parti libéral du Québec, dirigé par Jean LESAGE (1960-1966) entreprend de moderniser l’appareil gouvernemental, le système scolaire et les services sociaux. Cette orientation est maintenue, quoique de façon moins spectaculaire, par les gouvernements suivants: ceux de l’Union nationale de Daniel JOHNSON (1966-1968) et de Jean-Jacques BERTRAND (1968-1970), du Parti libéral de Robert BOURASSA (1970-1976) et du Parti québécois de René LÉVESQUE ( 1976-1985) et de Pierre-Marc JOHNSON (1985). La société québécoise rompt aussi avec une longue tradition en se décléricalisant: la pratique religieuse décline, les rangs du clergé s’amenuisent et l’Église perd son emprise sur les services sociaux et, plus généralement, sur les mentalités.

Mais la Révolution tranquille s’inscrit aussi dans la continuité d’une évolution séculaire de la société québécoise. Les processus d’industrialisation, d’urbanisation et de tertiarisation sont en marche depuis fort longtemps et font pleinement sentir leurs effets dans les années 60 et 70. D’autres tendances récentes se poursuivent: l’amélioration du niveau de vie, la montée d’une nouvelle classe moyenne et de nouvelles élites et la hausse du niveau d’éducation.

La prospérité de l’après-guerre profite aux francophones, mais elle leur fait en même temps percevoir de façon plus nette l’existence d’une importante discrimination ethnique. Sur les lieux de travail, ils n’obtiennent que les emplois subalternes, tandis que, dans les grands magasins et sur la place publique en général, leur langue a un statut de seconde zone.

Un nouveau nationalisme émerge. Il se démarque de celui de Duplessis en s’affichant comme réformiste et en exigeant une révision du statut du Québec dans la Confédération. Ce nouveau nationalisme s’exprime dans des tendances diverses: 1) celle des libéraux, autonomistes, mais toujours fédéralistes; 2) celle des indépendantistes, qui gagne en importance et en crédibilité au cours des années 60; 3) celle des socialistes, présente dans le mouvement syndical, maintenant plus fort, et chez les intellectuels, qui veulent aller plus loin que le réformisme.

Le Québec des années 60 et 70 est témoin d’importantes luttes pour le pouvoir, entre anciennes et nouvelles élites et entre francophones et anglophones. Ces luttes sont surtout menées sur trois fronts: la langue, l’économie et la politique.

La bataille de la langue vise à donner au français, qui est la langue de la majorité, une reconnaissance complète, un véritable statut de langue principale. Un enjeu important est celui de l’intégration à la majorité francophone des Québécois qui ne sont ni d’origine française ni d’origine britannique, et la lutte porte sur la langue d’enseignement. L’objectif de francisation est atteint par étapes, provoquant à chaque fois des résistances de la part des groupes non francophones.

Le conflit linguistique quitte les batailles de rues qui le caractérisent, vers la fin des années 60, pour se retrouver à l’Assemblée nationale du Québec et, plus généralement, dans l’opinion publique. Trois lois linguistiques sont adoptées par autant de gouvernements différents entre 1969 et 1977 (lois 63-22-101). Elles viennent successivement accroître la pression, étendre la reconnaissance du français comme langue officielle et en rendre l’apprentissage et l’utilisation obligatoires. La dernière de ces lois, la Loi 101, appelée Charte de la langue française, dépasse de beaucoup le cadre scolaire. Elle vise non seulement à intégrer plus d’enfants à l’école française, mais également à franciser l’ensemble de la société: entreprises, services professionnels, affichage public, etc. À la fin des années 70, le français est parlé et reconnu partout sur le territoire québécois. Les anglophones conservent néanmoins leurs institutions et les droits linguistiques qui leur sont garantis par la constitution.

La lutte pour le pouvoir se déroule également sur le plan économique. 1) Un des objectifs est de transformer le milieu de travail afin que les québécois  obtiennent, dans le secteur privé, de meilleurs emplois et des possibilités de carrière. 2) Un autre objectif est d’appuyer les hommes d’affaires québécois et les entreprises qui leur appartiennent pour les aider à se développer et à obtenir une plus grande part du marché. 3) Un troisième objectif est d’amener les grandes entreprises canadiennes ou internationales établies dans la province à mieux tenir compte des besoins spécifiques du Québec. 4) Un dernier objectif est de faire de l’État québécois un partenaire majeur de l’entreprise privée dans le développement économique. Dans ces domaines, les québécois réalisent des progrès notables au cours des années 60 et 70.

Il faut souligner l’émergence de nouveaux groupes financiers francophones, mais également l’intervention accrue de l’État québécois dans l’activité économique par l’intermédiaire de nombreuses sociétés d’État telles HYDRO-QUÉBEC ou la CAISSE DE DÉPÔT ET PLACEMENT DU QUÉBEC. Ces succès sont cependant contrebalancés par l’affaiblissement de la position économique du Québec dans l’ensemble du Canada, avec le déplacement vers l’ouest du centre de gravité économique. Montréal perd son titre de métropole du Canada au profit de Toronto, et un grand nombre d’entreprises déménagent en Ontario leur siège social ou leurs activités manufacturières.

Le troisième champ de bataille est celui du pouvoir politique à l’intérieur du Canada. Les années 60 et 70 sont marquées par des luttes continuelles pour accroître le poids du Québec dans la fédération canadienne et en arriver à une nouvelle répartition des pouvoirs entre les deux niveaux de gouvernement. L’objectif du gouvernement québécois est de freiner le processus de centralisation fédérale et de devenir lui-même le principal porte-parole des québécois. Le débat sur la constitution est l’un des grands thèmes de l’actualité au cours des années 60 et 70. Il est ponctué de déclarations fracassantes, de guerres de protocole et d’image, mais aussi de discussions, de négociations, de conférences fédérales-provinciales. À l’affirmation marquée du Québec au cours de la Révolution tranquille, succède une période de résistance fédérale à la volonté des provinces d’accroître leur autonomie. Elle se précise avec l’arrivée de Pierre Elliot Trudeau au pouvoir à Ottawa, en 1968.

Ce long conflit politique est même ponctué de moments de violence avec les interventions du Front de libération du Québec et la CRISE D’OCTOBRE 1970. Généralement, toutefois, il se déroule dans le cadre du régime démocratique. Pendant deux décennies, il mobilise beaucoup d’énergie et aboutit à deux défaites importantes pour le Québec: celle des partisans de l’indépendance, qui perdent le RÉFÉRENDUM DU QUÉBEC de 1980, et celle des partisans d’un Québec plus fort au sein de la fédération canadienne, avec l’adoption de la nouvelle constitution du Canada, en 1982. Il se solde par un renforcement du centralisme fédéral et par la confirmation de la mise en minorité du Québec dans la Confédération. En 1987, l’ACCORD DU LAC MEECH indique une volonté de réduire la tension et de permettre au Québec d’accepter la Loi constitutionnelle de 1982, mais sans succès.  Et la défaite du référendum de 1995.

La position du Québec dans le gouvernement fédéral semble toutefois s’améliorer. À l’époque de Trudeau (1968-1979 et 1980-1984), il y a plus de québécois que jamais au Conseil des ministres et l’administration fédérale devient plus ouvertement bilingue. Ces résultats sont toutefois fragiles et dépendent de l’influence des représentants du Québec dans le Parti libéral. Dans les années 80, le nombre de francophones occupant des responsabilités administratives demeure faible, surtout aux échelons supérieurs.

Il y a en outre des conflits qui se déroulent à l’intérieur du groupe francophone. Le renforcement du mouvement syndical, au cours des années 60, aboutit, dans la décennie suivante, à de véritables affrontements entre les grandes centrales syndicales et l’État. De même, la nouvelle classe moyenne canadienne française, qui s’est développée dans l’après-guerre et qui occupe l’avant-scène au cours des années 60 et 70, est marquée par des tensions profondes. Elle affiche une relative unanimité pendant la Révolution tranquille, mais par la suite de fortes divisions se manifestent: sur le plan politique, avec la polarisation entre le Parti libéral et le Parti québécois; sur le plan social, avec les tensions entre dirigeants syndicaux et administrateurs gouvernementaux.

Malgré l’amélioration du niveau de vie, la société québécoise reste marquée par de profondes inégalités. Il y a des inégalités régionales: alors que Montréal prospère, d’autres régions restent sous-développées. Il y a aussi des inégalités sociales, alors que le Québec connaît un taux de chômage nettement plus élevé que la moyenne canadienne et qu’un grand nombre de ses citoyens vivent dans la pauvreté. Les années 60 et 70 sont témoins d’une prise de conscience beaucoup plus nette de ces problèmes et de l’expression de revendications visant à changer la situation.

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