Sécularisation – Transformation des attitudes – Pluralisme

L’évolution démographique demeure  nettement insuffisante pour rendre compte adéquatement de la réalité socioculturelle en matière religieuse. Elle renseigne peu, en effet, sur l’état et la nature des croyances, des traditions religieuses et des visions séculières du monde que l’on observe au Québec. Or on le sait: la place et le rôle de la religion dans la vie sociale ont connu une évolution considérable au Québec depuis la Révolution tranquille.

En effet, à partir des années soixante, les changements démographiques, structurels et culturels s’accélèrent et modifient profondément la situation religieuse de notre société. Nous pensons en particulier ici à la sécularisation des institutions, aux transformations remarquables de l’attitude religieuse dans la population en général et au pluralisme. Ces aspects de la réalité religieuse actuelle du Québec sont souvent évoqués dans la problématique de la religion à l’école. Il convient donc d’en préciser la portée, en nous demandant ce qu’ils signifient dans les dynamismes socioculturels de notre société.

La sécularisation

La société québécoise est largement sécularisée. Elle s’inscrit en cela dans un mouvement qui a atteint l’ensemble des sociétés occidentales. La sécularisation traduit une mutation globale conduisant à un amenuisement du rôle institutionnel et culturel de la religion. Les religions ont perdu leur influence déterminante sur les modèles sociaux et les valeurs culturelles, et ce, notamment dans les tendances lourdes des dimensions majeures de la vie sociale comme la loi, le savoir, la morale.

Au Québec, le catholicisme traditionnel a été très lié aux conditions d’existence d’une forte majorité de Québécois occupant en outre une position quasi monopolistique sur le terrain des religions. L’État, engagé dans les années 1960 dans un processus de modernisation, a pris le relais des institutions religieuses dans les domaines où elles avaient jusque-là conservé un rôle proéminent, soit dans les secteurs de la santé, des services sociaux et de l’éducation. Pour le secteur de l’éducation en particulier, la création du ministère de l’Éducation fit passer des Églises à l’État la responsabilité du système scolaire. Cependant, à la suite des transactions qui eurent lieu entre ces deux instances, le système scolaire demeura confessionnel. Des organes confessionnels, catholiques et protestants, furent créés au sein de l’État pour assurer la gestion de la confessionnalité scolaire.

Même si les confessions catholiques et protestantes ont conservé jusqu’à dernièrement une présence importante dans l’école publique, il n’en demeure pas moins que cette dernière a été traversée par les mutations culturelles globales qu’a connues notre société. On a assisté, il y a à peine plus d’un quart de siècle, au façonnement d’une nouvelle organisation sociale, à la recherche d’un projet de société, à une urbanisation massive, à une ouverture sur le monde, notamment par l’expansion fulgurante des moyens de communication. À ces changements structurels s’est greffée une mutation culturelle marquée par une libéralisation des mœurs, une transformation de la famille – lieu de transmission des normes morales – et le déclin des valeurs relatives à l’autorité. La religion, qui avait chapeauté la plupart de ces réalités, a encaissé tout particulièrement le contrecoup de ces transformations.

La sécularisation n’est pas pour autant une idéologie antireligieuse (À ce titre, elle est parfois confondue avec la «laïcité» qui s’est d’abord présentée comme une utopie politique visant à fonder le lien social non pas sur l’appartenance communautaire, mais sur l’appartenance politique de chaque citoyen. Sécularisation et laïcité sont donc deux réalités sociologiques différentes, bien qu’elles entretiennent entre elles des relations sociales et historiques).

C’est un processus socioculturel lié simplement à l’émergence des valeurs de la modernité: la montée de la démocratie, la séparation de l’Église et de l’État, l’émergence du sujet autonome et l’évaluation critique par rapport au donné des traditions, le libéralisme, la rationalité technique. Dans le contexte des sociétés modernes, démocratiques et pluralistes, une religion ne peut plus prétendre fonder les identités nationales, « normer » la vie sociale, ni définir les institutions. Lorsqu’elle désire maintenir un tel rôle, elle ne peut le faire sans exclure, ne serait-ce que symboliquement, tout citoyen qui ne partage pas sa vision du monde. Ceci ne signifie pas que les religions soient évacuées du paysage culturel. Sur ce point d’ailleurs, on ne peut nier que la religion, notamment le catholicisme au Québec, soit un fait de culture. Cependant, si les confessions gardent un rôle institutionnel, celui-ci ne semble légitime qu’à l’intérieur du champ proprement religieux. Ces confessions sont en quelque sorte confinées à la seule sphère religieuse, tout en prenant part à certains débats moraux ou sociaux, et en jouant un rôle non négligeable auprès des plus démunis de notre société.

La transformation des attitudes religieuses

Si les Églises ont cessé d’être au rang des grandes institutions qui façonnent la société globale, il n’en découle pas que la préoccupation religieuse ait disparu de la vie des individus Il faut en outre prendre acte qu’un nombre important d’individus confèrent un sens à leur existence malgré l’absence de toute croyance religieuse ou référence spirituelle.  On observe moins une disparition qu’une transformation du rapport des individus à la religion. Les valeurs associées à la modernité imprègnent désormais l’expérience religieuse: individualisme, liberté de conscience, égalité de tous, émancipation critique à l’égard des autorités, volonté de respect des droits humains, désir d’épanouissement personnel. On dit qu’il y a une individualisation du sentiment religieux, c’est-à-dire que, pour une majorité d’individus, l’expérience religieuse est moins une affaire de groupe et de communauté que de recherche personnelle.  Nous demeurons de culture religieuse catholique ou plutôt chrétienne.

D’ailleurs, pratiquement toutes les confessions ont connu une nette régression de la pratique rituelle de leurs membres, qui est l’aspect le plus communautaire de l’expérience religieuse. Pour ce qui est du catholicisme, par exemple, l’assistance à des offices religieux hebdomadaires atteignait un taux de 85% au milieu des années 1960. Dix ans plus tard, ce taux chutait à 40%, pour se situer, en 1985, à environ 20%. Il oscille maintenant autour de 15%, et ce, dans toutes les régions du Québec. Les confessions protestantes et les traditions religieuses non chrétiennes affichent toutefois des taux de pratique religieuse hebdomadaire plus élevés, soit environ de 34 % (Ces données concernent les parents d’enfants d’âge scolaire, donc le segment de la population âgée entre 25 et 50 ans).

Dans les différentes traditions religieuses, les rites qui rejoignent la plus grande partie des individus sont les pratiques et les festivités associées au vécu familial: Noël chez les chrétiens, le jeûne du Ramadan chez les musulmans et la Pâque chez les Juifs. Les rites de passage (la naissance, le mariage, la mort) sont encore observés par une majorité de la population et s’avèrent également très associés aux liens familiaux. Parmi ceux qui pratiquent ces rites, plusieurs considèrent par ailleurs que les institutions religieuses n’ont pas à poser de conditions d’implication ou d’engagement pour accepter de dispenser les services qui leur sont occasionnellement demandés, tel le mariage entre conjoints non pratiquants. Dans ce contexte, les grandes traditions religieuses font office, malgré elles, de références lointaines et de ressources symboliques pour les croyances auxquelles adhèrent les individus.

Un autre fait marquant que soulignent les recherches sur les mutations religieuses contemporaines est que, pour la majorité des individus, les institutions sociales n’ont plus à fournir les réponses à leurs préoccupations spirituelles ou religieuses. Ces préoccupations se distancient des codes de sens hérités et des normes morales édictées par les autorités religieuses. Cette attitude est particulièrement manifeste parmi les personnes se déclarant catholiques qui affirment à plus de 50 % qu’il leur est peu ou pas du tout important de suivre les règles prescrites par leur religion.

Les individus puisent dans les traditions religieuses les repères de sens qui leur apparaissent nécessaires pour mener leur vie quotidienne. Les signifiants religieux traditionnels: la référence à Dieu, à la prière, aux rites traditionnels, sont réemployés librement par les individus et s’amalgament, de façon parfois inattendue, avec des contenus spirituels de provenances diverses. La croyance en Dieu illustre bien ce phénomène. Plus de 80% des individus, quelle que soit leur appartenance religieuse d’origine, affirment croire en Dieu ou en une puissance supérieure. On constate que très peu d’entre eux conservent une image ou une signification proches de la doctrine officielle de leur tradition d’appartenance.

Cette rapide esquisse illustre bien que les rapports entre les individus et les traditions religieuses se sont profondément modifiés, donnant lieu à des cheminements personnels variés, allant de l’athéisme à un éventail de formes diversifiées d’expériences religieuses ou spirituelles. Cette évolution se traduit par de nouvelles attentes à l’égard des institutions sociales.

Le pluralisme

Comme en témoignent les données démographiques, la diversité religieuse et le nombre grandissant des personnes déclarant n’appartenir à aucune religion ont définitivement changé le paysage religieux du Québec. Mais le pluralisme n’est pas d’abord une question de quantité et de pourcentages, quoique ceux-ci nous informent d’un aspect de la réalité. Le pluralisme implique avant tout une conception du « vivre-ensemble » dans les sociétés contemporaines. Il prend donc ici toute son importance parce que, comme la sécularisation et la transformation des attitudes religieuses, il induit un certain nombre de conséquences pour l’aménagement de la société et tout particulièrement, de ses institutions.

Quand on évoque le pluralisme, on pense spontanément à la diversité ethnoculturelle, particulièrement accentuée dans la région montréalaise du fait de l’immigration. Toutefois, la diversité, qui est à la base du pluralisme social, s’observe également à l’intérieur même de chaque tradition religieuse, par la très grande variété qui caractérise la définition des croyances, l’observance des pratiques communautaires et le rôle octroyé à la religion par chaque individu dans la conduite de sa vie, comme nous venons de le décrire. Le pluralisme signifie également qu’un nombre grandissant d’individus n’affichent aucune croyance ou identité religieuses. Nous nous attarderons donc à ces différentes facettes du pluralisme religieux pour ensuite examiner comment elles interpellent la société.

Le pluralisme n’est pas une réalité apparue subitement avec l’arrivée massive d’immigrants. Déjà en 1960, le « Feu l’unanimité » d’un Gérard Pelletier (1960) voulait signifier que le pluralisme était désormais inhérent à la société québécoise qui connaissait alors une transformation de ses institutions et des mentalités, des changements profonds concernant la place des femmes sur la scène publique, une diversification des modes de vie, l’émergence de nouvelles valeurs, l’apport de l’immigration. Toutes ces réalités ont contribué à inscrire le pluralisme dans l’organisation sociale du Québec. Depuis, son développement s’est amplifié. Si la pluralité demeure nettement plus remarquable à Montréal, il n’y a pas de milieu de vie au Québec qui ne connaisse la diversité et qui ne soit amené à s’ouvrir à des conceptions différentes de la vie et des valeurs.

Plus particulièrement en ce qui concerne la religion, nous l’avons déjà signalé, le catholicisme n’est plus monolithique. Même s’il s’agit d’une tradition à laquelle s’identifie encore une majorité, on peut affirmer que le Québécois est passé d’un catholicisme d’appartenance à un catholicisme de référence comportant plusieurs manières de s’y référer. Dès la fin des années soixante, on avait fait le constat de cette diversité. Par ailleurs, comme tradition majoritaire ayant indéniablement marqué l’histoire du Québec, le catholicisme est remis en question plus que toute autre tradition par les effets du pluralisme idéologique et religieux. Il y va de son statut dans le patrimoine culturel des Québécois. Toute prétention de sa part à tenir encore un rôle proéminent dans la définition des valeurs communes et dans l’organisation des institutions publiques se heurte inévitablement à la réalité socioculturelle où foisonne désormais une grande diversité de choix éthiques et de modes de vie qui ne s’inspirent pas tous du catholicisme.

La diversité des confessions est plus manifeste dans la région montréalaise qui accueille la très grande majorité des nouveaux arrivants. L’expérience de la pluralité y apparaît plus immédiate. Elle n’en demeure pas pour autant limitée à cette aire géographique: par la diversification des modes de vie à l’intérieur d’une même tradition, par les moyens de communication, la mobilité sociale liée aux études et au travail, tous les Québécois sont désormais appelés à vivre dans une société pluraliste. Il ne serait donc pas réaliste de restreindre la question du pluralisme à la métropole et à l’immigration. Le pluralisme n’est pas une réalité relative à la différence quantifiable autour de soi, mais implique une conception du « vivre-ensemble » chez chaque citoyen.

La société québécoise a été interpellée par la pluralité des pratiques et des prescriptions alimentaires et vestimentaires propres aux différentes religions; elle se reconnaît d’ailleurs une obligation d’accommodement afin de permettre l’exercice de la liberté de conscience et de religion. Cependant, la diversité religieuse ne se limite pas à ces aspects qui constituent la face la plus visible du pluralisme religieux. Des préférences morales, des attachements identitaires ou des représentations des rapports hommes-femmes sont également en cause quand on évoque la pluralité des conceptions religieuses. Pour les personnes issues de l’immigration qui appartiennent à des minorités religieuses, dont les traditions ne sont pas plus monolithiques que ne l’est le catholicisme, la religion représente certainement un facteur non négligeable dans le défi de l’intégration. Il s’agit ici de s’intégrer à la culture québécoise sans mettre en danger son appartenance religieuse et communautaire. Quant à la société d’accueil, elle doit s’ouvrir à cette diversité sans y voir une menace pour sa propre cohésion. Le pluralisme suppose chez les citoyens une capacité d’ouverture et d’accueil à la différence qui dépasse l’intérêt pour l’insolite ou l’aspect folklorique des pratiques ou des habitudes de vie. Le milieu scolaire est un des lieux où l’enfant fait l’expérience de la diversité et où le pluralisme est le plus souvent une réalité qui se vit au quotidien.

On doit reconnaître que, tout particulièrement dans le système scolaire, la reconnaissance de la pluralité religieuse s’est heurtée à la réalité structurelle de la division confessionnelle et à une nette prépondérance des confessions catholiques et protestantes. Même si certains mécanismes assurent un respect minimal de la liberté de conscience, il reste que la pluralité, qui est désormais inscrite dans la trame de la vie sociale, ne trouve pas son prolongement dans la conception même de l’école québécoise. Certaines symboliques institutionnelles peuvent transmettre des messages beaucoup plus éloquents que tous les contenus pédagogiques.

Mais le défi que pose le pluralisme ne réside pas uniquement dans les structures, mais dans la nécessité de sauvegarder la richesse de cette diversité en même temps que le lien social entre tous les citoyens.

Et à ce titre, l’école québécoise a certainement un rôle de première importance à jouer afin d’allier le développement de l’identité de chacun et l’ouverture à la pluralité.

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