Pourquoi la société québécoise entretient-elle des rapports si agités avec la langue ?

Petite histoire d’un objet de polémique.

par Chantal Bouchard *

Tous ceux qui connaissent, même superficiellement, la société québécoise savent que nous entretenons avec la langue que nous parlons des rapports complexes, et qu’elle est perpétuellement au centre des débats et polémiques qui agitent notre collectivité. Il est assez fréquent, dans les États bilingues ou multilingues, que les questions de langues provoquent des tensions politiques – on n’a qu’à songer à la Belgique pour s’en convaincre.

Il y a quelque chose de douloureux dans le rapport des Québécois à leur langue, qui se caractérise par une insécurité linguistique. L’insécurité linguistique est le sentiment de parler une variété de langue qui n’est pas prestigieuse, voire qui n’est pas légitime. Généralement, dans une société quelconque, les membres de la classe sociale supérieure possèdent la légitimité et le prestige linguistiques et par conséquent n’éprouvent pas d’insécurité. Ce n’était absolument pas le cas au Québec il y a encore 30 ou 40 ans. Pour tâcher de saisir le mieux possible ce qui a pu contribuer à cet état des choses, il faut remonter le fil de l’histoire sociale des Québécois.

On peut faire l’histoire de la formation et des mutations de notre identité collective par l’intermédiaire des noms que nous nous sommes successivement donnés, ainsi que de ceux par lesquels nous avons désigné notre langue, ou encore de ceux que nous avons refusé qu’on attribue à celle-ci. Le nom qu’une collectivité se donne cristallise en quelque sorte son identité.

De la langue des premiers colons à celle des « Canadiens »

Les premiers colons venus au début du XVIIe siècle s’établir sur les rives du Saint-Laurent étaient sujets du roi de France, originaires pour l’essentiel de trois régions du quart nord-ouest du pays, la Normandie, le Poitou-Charentes et le bassin parisien.

Il est assez difficile d’avoir des certitudes sur la situation linguistique de ces régions avant la Révolution. Les débats ne sont pas terminés sur la question de savoir quelle proportion exacte de ces colons avaient le français comme langue maternelle, et quelle proportion représentaient les locuteurs des divers patois et dialectes régionaux comme le normand, le picard ou le poitevin. Tout laisse croire cependant qu’il y avait au moins les deux tiers des colons qui parlaient le français, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde. Il y aurait même eu une proportion plus importante, de l’ordre de 75 %, chez les femmes.

Quoi qu’il en soit, les patois, dialectes et autres langues, tel le breton, ne se sont pas trouvés en position de se maintenir bien longtemps dans la colonie. On estime que, dès la fin du XVIIe siècle, les enfants nés en Nouvelle-France avaient le français comme langue maternelle. Dès la première génération, on a appelé ces enfants, nés dans la colonie, des « Canadiens », et ils vont dépasser peu à peu en nombre les colons français qui continuent à débarquer par vagues successives pendant un siècle et demi. Quant à la langue qu’ils parlent, tous les témoignages concordent à montrer qu’elle doit être conforme à la langue parlée dans les couches populaires du bassin parisien et au français régional implanté dans les bourgs et les villes du nord-ouest de la France.

Les élites partent, le clergé reste…

En 1763, la couronne française cède par le traité de Paris le Canada à l’Angleterre. Les Canadiens forment alors une population de 65 000 âmes, une société déjà relativement diversifiée, répartie entre plusieurs villes et un grand nombre de villages.

Le changement de régime a d’importantes répercussions sur cette société. Les cadresde la colonie et une bonne partie des gens les plus aisés retournent en France. Les Anglais, administrateurs et marchands, s’établissent dans les villes, provoquant un repli vers les campagnes d’une bonne partie de la population urbaine, de sorte que, à partir de la fin du XVIIIe siècle, la société canadienne est essentiellement rurale et paysanne. Par ailleurs, c’est le clergé catholique, resté sur place, lui, qui forme la seule classe instruite capable d’organiser et d’orienter la collectivité. Pendant plus d’un siècle, cette répartition des territoires et des rôles respectifs se consolide. Les contacts entre le Canada et la France sont à peu près coupés pendant toute la période révolutionnaire et l’Empire. Ainsi, les transformations que connaît le français au cours de ces années ne touchent pas les Canadiens qui conservent la langue de l’Ancien Régime qu’ils avaient apportée en Amérique.

Mais quelle langue parlent-ils donc ?

À partir du milieu du XIXe siècle, toute une série d’événements commencent à avoir des répercussions sur la collectivité, et sur l’image identitaire de celle-ci. Les Anglais se comportant en occupants en terre conquise finissent par provoquer une rébellion des Canadiens en 1837 et 1838 qui sera brutalement réprimée par l’armée britannique. Le gouvernement de Londres décide alors de fusionner les deux colonies du Haut et du Bas-Canada, mettant les Canadiens en minorité, et accélère l’immigration britannique tout en pratiquant une politique assimilatrice. Les Anglais du Canada commencent à se désigner comme Canadians et c’est à partir de cette date que le nom de « Canadiens français » servira à distinguer les descendants des colons de Nouvelle-France.

D’autre part, c’est à la même époque que les lettrés du Québec s’aperçoivent, les contacts ayant repris avec la France, que la langue de leurs compatriotes présente quelques différences avec celle qu’on parle en France. Cela ne les aurait sans doute pas inquiétés outre mesure s’ils ne s’étaient par ailleurs rendus compte que les Anglo-Saxons d’Amérique – Anglo-Canadiens et Américains – contestaient le fait qu’ils parlaient bien le français, et prétendaient au contraire que leur langue n’était en fait qu’un patois. Vous trouverez encore aujourd’hui un peu partout en Amérique du Nord des gens qui sont persuadés que les Québécois parlent ce qu’ils appellent le French Canadian Patois, qui n’aurait pas grand chose de commun avec le Parisian French. C’est une attaque directe contre l’identité collective que de contester le nom de sa langue, et c’est bien ainsi qu’on l’a senti à l’époque. À partir du dernier tiers du XIXe siècle, les lettrés entreprennent donc d’alerter leurs compatriotes contre cette mauvaise réputation qu’on fait à leur langue par des campagnes de presse et des publications de toutes sortes dont l’objectif est de rapprocher le plus possible la langue des Canadiens-français de la norme de France. C’était compter sans la persistance des préjugés. Le résultat fut surtout d’insécuriser les gens sur la langue qu’ils parlaient.

Déclassement social et aliénation linguistique

D’autres phénomènes, des phénomènes économiques, jouent un rôle capital dans cette histoire. À partir du milieu du XIXe siècle, on a atteint la limite de l’expansion territoriale des terres cultivables. Jusque-là, il suffisait, lorsque les jeunes gens atteignaient l’âge de s’établir, de défricher un pan de forêt et d’y bâtir une ferme. C’est ainsi qu’on avait procédé depuis le XVIIe siècle, génération après génération. Les paysans n’étaient pas riches, mais ils étaient autonomes, produisant presque tout ce qu’ils consommaient. Toutefois, dans ces terres boréales, il y a une limite au-delà de laquelle la terre ne peut produire suffisamment pour faire vivre une famille. Lorsque cette limite fut atteinte, les fils de paysan n’eurent d’autre choix pour s’établir que de migrer vers les villes pour y trouver du travail. Ces jeunes gens n’étant guère instruits, ils durent se faire embaucher au dernier échelon du travail non qualifié, dans les industries ou le commerce presque entièrement contrôlés par les Anglo-Canadiens. L’exode rural fut considérable. Génération après génération, les Canadiens-français sont allés former un prolétariat dans des villes dont la classe supérieure était de langue anglaise. Ils sont en somme devenus les employés de patrons anglophones. Les cadres et les contremaîtres étant également de langue anglaise, les ouvriers durent apprendre un peu d’anglais. Le commerce appartient aux anglophones, l’affichage et l’étiquetage des produits est en anglais seulement. Toutes les nouveautés de la vie urbaine, les Canadiens-français les découvrent avec leur nom anglais. La langue un peu archaïque de ces ex-paysans peu instruits se greffe donc d’un grand nombre d’emprunts à l’anglais.

Les lettrés, inquiets que cette hybridation de la langue populaire, accentuent leurs campagnes de presse, deviennent de plus en plus alarmistes. Au déclassement social que subissaient déjà de nombreux Canadiens français, au sentiment d’impuissance politique, à la domination économique, vient donc s’ajouter un sentiment d’aliénation linguistique de plus en plus aigu. Les Canadiens français, victimes d’une série de circonstances, en viennent à se faire une image d’eux-mêmes très négative. Leur langue est, avec la religion catholique, le principal trait identitaire qui les caractérise et les définit. Or, on leur dit ou bien que cette langue est un patois ou bien que c’est un jargon. Ils vont finir par le croire et intégrer à leur identité cette image négative.

Réveil identitaire : du « Canadien français » au « Québécois »

On en arrive ainsi vers 1960 à n’être plus très sûr de parler encore le français, ni que le français ait des chances de survivre en Amérique. C’est dans ce climat de crise identitaire collective que l’angoisse générée par tout cela va se cristalliser autour d’un nouveau nom qu’on donne à la langue populaire, le joual. Ce nom, donné dans une lettre à un journal par un enseignant découragé de la langue pauvre et anglicisée de ses élèves, a déclenché en 1960 une extraordinaire polémique dans les journaux et les médias. Cela a entraîné dans la population québécoise une profonde remise en cause de la situation politique et économique des Canadiens-français dans l’État fédéral canadien. À partir de cette date, la petite classe instruite et aisée de la société canadienne-française du Québec a entrepris de sortir la nation du marasme en utilisant tous les moyens à sa disposition, et singulièrement l’État provincial du Québec. C’est ce qu’on a appelé la Révolution tranquille. Plutôt que de se considérer comme une minorité dominée à l’échelle canadienne, ils ont préféré exploiter l’instrument politique du seul territoire où ils étaient majoritaires, le Québec. C’est à partir de cette date, la fin des années 1960, que nous nous sommes donné le nom de Québécois. Sous la pression populaire, les gouvernements successifs ont fondé les institutions qui ont permis de relever le niveau d’instruction, d’améliorer le niveau socio-économique, d’imposer le français comme langue d’usage public, langue du travail, langue de l’affichage commercial, langue d’enseignement y compris pour les enfants d’immigrants qui jusque-là s’assimilaient massivement à la communauté anglophone, etc.

La norme du français et le français québécois

Quant à la langue que nous parlons, toutes sortes de facteurs ont concouru à la rapprocher de la norme du français depuis une quarantaine d’années. D’abord, la francisation de l’environnement, les mesures prises pour franciser les milieux de travail, ont eu pour effet de « désangliciser » considérablement la langue courante, même si le taux élevé de bilinguisme et la cohabitation avec la langue la plus puissante et la plus prestigieuse à l’échelle internationale continuent à produire d’inévitables interférences. Ensuite, les contacts avec d’autres variétés de français et avec le français normatif par le biais du cinéma puis de la radio et de la télévision, n’ont cessé de s’accentuer. Les contacts personnels se sont aussi intensifiés, car les Québécois voyagent beaucoup, étudient à l’étranger, travaillent à la coopération internationale, d’une part, et les francophones du monde entier sont de plus en plus nombreux à venir au Québec, en touristes, bien sûr, mais aussi pour s’y établir.

Malgré tout, même si notre français se rapproche de plus en plus du français commun, il semble bien que nous nous soyons donné le droit à la différence, dans la mesure où un certain nombre de ses caractéristiques propres, de prononciation ou de vocabulaire, sont désormais considérées comme tout à fait légitimes par la plupart des gens, contrairement à 1960 où tout ce qui nous caractérisait était mal vu, stigmatisé. Toutefois, notre histoire nous a marqués profondément. L’insécurité linguistique s’est allégée, en particulier dans les jeunes générations, mais elle conditionne encore nos réactions. Ainsi, des polémiques éclatent régulièrement à propos de la légitimité de nos usages, de la qualité de la langue des médias, de l’enseignement du français, de l’enseignement de l’anglais, de l’efficacité de nos lois linguistiques, etc. Il n’en reste pas moins que le nom que nous donnons à notre langue, c’est le français, même s’il nous arrive de le qualifier de français québécois  pour marquer notre conscience de parler une variété de français qui est porteuse de notre identité et de notre histoire collectives.

 * Chantal Bouchard est linguiste et professeur agrégé au Département de langue et de littérature françaises de l’Université McGill. Elle a été membre du Conseil de la langue française du Québec de 1998 à 2002. Elle a publié de nombreux articles et ouvrages, dont La langue et le nombril ; histoire d’une obsession québécoise, en 1998 – ouvrage qui lui a valu de remporter le Prix Montréal-Genève (2e édition, 2002) - et On n’emprunte qu’aux riches ; la valeur sociolinguistique et symbolique des emprunts, en 1999. Elle a également participé à la rédaction de l’ouvrage Le français au Québec. 400 ans d’histoire et de vie, Saint-Laurent, Québec, Fides et Les Publications du Québec, 2000.

(Site du Conseil supérieur de la langue française du Québec : http://www.cslf.gouv.qc.ca/plan.html)

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