La fin d’une époque: le modèle québécois ???

On a défini la révolution tranquille, au sens strict, comme le bref moment pendant lequel, fort d’un large consensus social, l’État québécois est à la fois intensément réformiste et intensément nationaliste. Après la mort du premier ministre unioniste Daniel Johnson, à l’automne de 1968, la donne ne change pas totalement du jour au lendemain, certes ; mais elle change. Les consensus s’effritent, le rythme des réformes ralentit, les gouvernements de Jean-Jacques Bertrand et de Robert Bourassa ne se chargent plus autant de la promotion nationale des Québécois francophones. Ce qui dure le plus longtemps, c’est la tendance de l’État à l’interventionnisme. Les grands travaux hydro-électriques et la santé supplantent sans doute l’éducation dans les priorités du premier gouvernement Bourassa. Mais l’engagement demeure le même envers l’État-providence ou l’État-levier de développement économique. En témoignent par exemple le régime universel d’assurance-maladie adopté en 1970, ou celui de l’aide juridique en 1972, destiné celui-là aux citoyens peu fortunés. En témoignent aussi la création d’autres sociétés publiques, telle la Société nationale de l’amiante, ou l’adoption d’autres lois et d’autres règlements, par lesquels les gouvernements québécois successifs, tout au long des années soixante-dix, et de quelque couleur qu’ils soient, continuent de manifester leur foi dans la capacité de l’État de réguler pour le mieux l’économie québécoise.

Modèle québécois: Définition

Toutes les économies nationales ont leur « modèle », caractérisé par des institutions politiques et économiques qui leur sont propres, et un mode particulier d’interaction dans la gouverne politique et économique. On réserve le « modèle » aux pays qui ce sont le plus écartés, au cours de l’après-guerre, des traditions du libéralisme économique, notamment le Japon, l’Autriche et la Suède.

L’expression « modèle québécois » renvoie au mode particulier de gestion économique et sociale qui s’est développé au Québec depuis 1960. Toutes les tentatives de description du modèle commencent par attirer l’attention sur le caractère imprécis du concept. Il s’agit d’abord d’un concept relatif, dont la nature se comprend par contraste avec la situation qui a cours dans les sociétés voisines, principalement les autres provinces canadiennes et les états américains. On peut aussi cerner ce concept par ses ressemblances avec le mode de gestion de l’économie adopté par certains pays européens qui ont plus ou moins fourni l’inspiration aux artisans de la Révolution tranquille. Nous pensons, en particulier, à la France, à qui nous avons emprunté l’idée de la planification économique et le modèle de la Caisse de dépôt e placement, et à la Suède, dont les pratiques d’interventionnisme économique ont inspiré les politiques gouvernementales jusqu’à la fin des années 1980. Retenons deux caractéristiques fondamentales du modèle québécois : le rôle actif de l’État dans la vie économique et le mode particulier de concertation entre les instances gouvernementales et les agents économiques privés dans l’élaboration des politiques sociales et économiques ainsi que dans la mise en oeuvre de certains programmes de développement. On peut y ajouter d’autres éléments, notamment le développement plus marqué de l’État-providence et la présence d’un important secteur coopératif, en particulier dans les secteurs financier et agricole. Ces aspects nous paraissent toutefois secondaires.

La plus importante des caractéristiques de la gestion économique québécoise est la place de l’État dans l’ensemble de la vie économique et sociale, à la fois plus étendue et plus poussée que dans toutes les provinces canadiennes et les états américains. L’action de l’État touche un éventail plus large de domaines d’activité, le plus évident étant naturellement l’économie, où le gouvernement a joué, depuis le début des années 1960, un rôle de première ligne dans la production de biens et de services commerciaux : acier, exploration et production minières, construction navale, produits alimentaires, etc… Encore aujourd’hui, malgré un réalignement important de ses interventions économiques au cours des années 1980, l’État québécois est toujours un acteur important dans tous les secteurs économiques par l’entremise de la Caisse de dépôt et placement et de la Société générale de financement. L’intervention de l’État est souvent plus poussée au Québec que dans les sociétés voisines, ce qui se traduit par des services plus étendus dans le domaine social et par des pratiques réglementaires réputées plus tatillonnes. Le rôle de l’État comme agent de redistribution des revenus est également plus grand en faveur des classes de revenu inférieures.

La gestion économique québécoise se distingue aussi par un mode particulier de concertation qui s’y est développé à partir du milieu des années 1970 entre l’État, le monde patronal et les syndicats. La concertation se retrouve sous deux formes. La forme la plus visible est celle de la consultation publique sur les politiques et les stratégies économiques. Les sommets économiques convoqués à cette fin ont été l’occasion pour le gouvernement et les agents économiques privés de prendre des engagements en réaction à des problèmes conjoncturels. La convocation du premier sommet, en 1977, s’est fait dans une conjoncture de crise, marquée par un niveau de chômage élevé et un climat social perturbé par des grèves. Des sommets se sont tenus sur les énoncés de politique économique « Bâtir le Québec » (1980) et « Le virage technologique » (1984). En 1982, un sommet était convoqué pour faire face à la crise économique qui frappait alors le Québec et les autres économies occidentales. Plusieurs sommets sectoriels (agriculture, secteur technologique) et régionaux ont aussi été tenus. Dans les années 1990, les sommets ont pris une forme beaucoup plus pragmatique avec la mise en oeuvre de la stratégie des grappes industrielles par le ministère de l’Industrie et du Commerce. L’autre forme de la concertation est plus discrète : elle se réalise dans des projets concrets d’investissement qui font intervenir des entreprises privées et une entreprise d’État. Cette forme d’intervention a permis la constitution de groupes industriels et financiers importants qui sont autant de succès mis au compte du modèle québécois.

Pour plusieurs, les politiques sociales constituent une caractéristique de la gestion des affaires publiques québécoises et doivent de ce fait être compris dans la définition du modèle québécois. La Révolution tranquille a certes été un point tournant en ce qui a trait aux politiques sociales. Le Québec se distinguait en cette matière des autres provinces canadiennes, en raison de traditions sociales et culturelles qui laissaient à la famille et à l’Église l’entière initiative en matière d’éducation, de santé et d’assistance sociale. La situation s’est renversée radicalement en 1960: un rattrapage accéléré s’est effectué et le Québec s’est souvent trouvé à l’avant-garde en matière de politique sociale et de redistribution des revenus. Il en va de même du coopératisme, qui a pris une place importante dans le secteur agricole au Québec. Le scénario fut identique dans d’autres provinces. En revanche, la place du Mouvement Desjardins dans le secteur financier n’a pas d’égal au Canada ni dans aucun autre pays. Cet organisme est un acteur-vedette du modèle québécois, au même titre que le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec, une institution originale dont la création remonte au sommet économique de 1982.  Le Fonds de solidarité est un fonds de capital de risque créé et contrôlé par la Fédération des travailleurs du Québec; ses investissements dans des entreprises privées, souvent en partenariat avec une entreprise publique ou l’État lui-même, illustre parfaitement le fonctionnement de la concertation à la québécoise.

Le modèle québécois se traduit cependant par une fiscalité plus lourde que dans toutes les autres provinces canadiennes et les états américains. Il s’agit là d’un sérieux handicap pour le développement économique du Québec, qui fournit un argument utile à ceux qui préconisent l’abandon du modèle québécois. En 1998 les revenus des divers niveaux de gouvernement représentent 46,3 % du PIB au Québec, 42,0 % en Ontario et 39,9 en Alberta. Le Manitoba (45,3 %) et la Colombie-Britannique (46,0 %) se rapprochent toutefois du Québec sur ce chapitre. Ces statistiques n’illustrent cependant pas tout le phénomène de l’importance de l’État, car elles ne tiennent pas entièrement compte des aspects réglementaires ni des activités économiques de l’État. Elles ne permettent pas non plus d’évaluer la contrepartie, c’est-à-dire le niveau des services reçus de l’État.

Il existe donc bel et bien une approche particulière au Québec dans la gestion des affaires publiques et privées, que l’on désigne comme le modèle québécois. Cette approche se caractérise essentiellement par un rôle plus important de l’État dans l’économie et par la pratique plus ou moins institutionnalisée de la concertation entre 1′État, les corps intermédiaires et les agents économiques privés dans l’élaboration des politiques et la gestion du développement économique.

Enjeux

Le bilan du modèle québécois est controversé.  Le bilan économique du Québec depuis 1960 ne justifie pas 1e démantèlement du modèle québécois. Les résultats supérieurs enregistrés par d’autres provinces canadiennes ne peuvent ainsi servir de critère unique pour évaluer la performance du Québec. Les écarts de performance avec les économies environnantes peuvent être attribuables à une multitude de facteurs économiques. Des facteurs politiques ont aussi joué. La montée du mouvement souverainiste, la détérioration du climat social durant le années 1960 et 1970 et la législation linguistique ont sans doute plus nui a la croissance économique, en raison des représailles et des réactions émotives qu’elles ont provoquées, que les interventions de l’État. Selon une logique strictement économique le redressement économique du Québec devrait commencer par l’élimination de ces irritants politiques et culturels. Au-delà d cette approche réductrice du développement de la société, 1a défense de la spécificité du Québec sur le continent nord-américain reste un défi. Il y a des limites au prix à payer à cet égard, mais 1e bilan somme tout positif de l’évolution économique du Québec, depuis 1960, montre bien que ce défi peut être relevé. Et ces résultats, il faut les attribuer en grande partie au modèle québécois. Essayons d’imaginer le sort du Québec au cours de cette période agitée si son économie était encore dominée par les intérêts privés, étrangers qui la contrôlaient en 1960.

Putôt que d’un démantèlement, c’est d’une consolidation et d’un enrichissement que le modèle québécois a besoin. Les voies de cette consolidation ne sont toutefois pas simples dans le contexte de la mondialisation. La recherche d’une plus grande efficacité de l’État est cependant un incontournable. Le défi consistant à sauvegarder les fonctions et devoirs essentiels tout en réduisant le fardeau fiscal. Cette démarche devrait être confiée à une commission indépendante, de façon à permettre des innovations comme celles que les grandes commissions d’enquête des année 1960 ont introduites, après une analyse lucide de notre réalité et un examen attentif des solutions adoptées par d’autres sociétés.

La relance de la concertation sociale est une autre voie à explorer. La concertation a indéniablement bénéficié à la société québécoise des années 1970 et 1980. Depuis une dizaine d’années, elle fait figure de mythe fondateur plutôt que d’institution vivante. Les grands brassages d’idées des années 1980, alimentés par les visions originales du développement proposé par Bâtir le Québec et Le virage technologique, ont fait place à des arrangements plus ou moins privés entre les institutions de l’État et les groupes d’intérêts. La quête d’une vision du développement s’exprime de plus en plus en dehors des cercles officiels, qu’il s’agisse de groupes écologiques, de mouvements populaires, de cinéastes engagés. L’avenir de la concertation passe par nouvel encadrement, inspiré de celui fourni par les ministères d’État des années 1976-1985, qui oriente le processus vers une vision englobante de notre avenir.

Essentiel

Le modèle québécois comme les modèles suédois ou français dont il s’inspire, est fondé sur la chose la plus raisonnable qui soit : tenter de subordonner les moyens aux fins, plus précisément de faire converger les forces économiques vers des fins politiques. La question principale que soulève un tel projet est la suivante : dans l’hypothèse, discutable au demeurant, où l’intervention de l’État nuirait à l’économie, jusqu’où convient-il de pousser les risques économiques pour atteindre des fins politiques ? Dans une société démocratique donnée, c’est aux électeurs qu’il appartient de fixer la limite. Dans l’absolu, la limite est déterminée par le rapport entre l’attachement de la population aux fins politiques et l’importance des risques économiques. Le profond attachement des Irlandais à leurs traditions, à leur religion en particulier, leur a permis de supporter dans la dignité les désavantages économiques de leurs choix politiques. On peut en dire autant des Norvégiens dans leurs rapports avec la Suède à la fin du XIXe siècle. Dans les pays communistes d’Europe par contre, les populations avaient si peu d’attachement pour leurs institutions que les désavantages économiques qu’elles entraînaient étaient excessifs. D’où l’effondrement rapide de ces régimes à la première occasion.

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