La langue de chez nous: un clin d’oeil de la France

Dans le cadre de la Semaine de la Francophonie 2005 qui s’était déroulée du 13 au 20 mars, il a été demandé à quelques-uns de nos amis d’ici et d’ailleurs de faire une courte réflexion sur « la langue de chez nous » : notre langue, leur langue, celle qui nous unit à l’intérieur de la grande famille francophone.  Elles et ils ont répondu à la demande.  Jean Liegeois pour la Belgique, Patricia  et Pascal Champvert pour la France, Isabelle et Raymond Minger pour la Suisse et Bernard Fournelle pour le Québec.

Avec Patricia et Pascal Champvert *

Le français d’aujourd’hui : l’empreinte des générations – Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui, en France, un grand-père retraité et son petit-fils de 11 ans ?  Réponse : le français.  Au cours des temps et des époques, le français parlé et écrit a différé au gré des cultures et des dialectes régionaux.

Depuis le début du XXe siècle, il subit, dans notre pays, l’influence de la rue et des jeunes générations.  Respecté par les aînés, trituré par les plus jeunes, le français se modifie sous les effets de modes et d’identification.  Le « titi » parisien du début de ce siècle « jacte » (parle) l’argot.  En mai 1968, le Hippie introduit nombre d’anglicismes : « t’es speed, j’ai un bon trip à te proposer, nous sommes baba cool, on a le feeling… ».

Le français change, se simplifie à l’extrême.  On écrit plus, on ne parle plus aujourd’hui comme l’on parlait il y a 60, 70 ans.  La langue de Molière se perd dans les méandres de la modernité et des excès technologiques.

Hormis pour les adeptes lettrés de « la dictée de Pivot », l’orthographe, en France ne fait plus recette.  Nos jeunes nous rappellent qu’elle est peut-être trop complexe et inadaptée aux nouvelles technologies et à l’évolution de notre société.

Il n’y a plus en France une langue française, mais des langages de français  de plus en lus jeunes à la recherche d’une identité verbale à défaut de trouver une identité sociale : « Eh oh, c de la balle, bébé tu kiffe à mort ta gonze ».

On reconnaît aujourd’hui son appartenance à travers l’invention d’un rapt du langage, c’est à qui créera un nouveau mode de communication verbal qui dérange ou isole les générations précédentes.

Après la prolifération du verlan (mots prononcés à l’envers) : « chelou » : louche – « rlourd » : lourd, toujours en vogue et qui vient même d’entrer dans le Larousse avec le mot « ripou » : pourri, la France est envahie par le langage des rappeurs.  Celui-ci mélange les rimes assassines avec la poésie des banlieues du 93.  Certains chanteurs de rap, talentueux, remplissent les alles de ans qui boivent leurs paroles et s’identifient à leurs idoles dans leur rejet de tout ce qui est autorité, s’exprimant par exemple ainsi :

 

« R.A.P., Récit des Anciens au Pouvoir »

J’péra sans l’vouloir,

Causant pertes et fracas

Booba, je pris le mic, leur string craqua

Berreta au vestiaire,

Fallait pas l’inviter sa mère,

Tu peux pas imiter t’es trop gout’-dé

J’boul-dé »

Interprète : booba & doum’s

Plus significatif encore, les jeunes pour économiser quelques euros parlent comme ils écrivent à coup de SMS répétés.  Ainsi, depuis la prolifération de ces messages écrits téléphoniques, des tchattes (conversations sur Internet) et autres échanges internétisés, on vit, on parle, on écrit en raccourci.  Les mots sont tronqués, les paroles passées au hachoir s’arrêtant à la prononciation de la première syllabe le plus souvent.

Il est vrai que les vendeurs de messages téléphonés facturent à la lettre les SMS.  Moins on écrit de mots, moins cela coûte, alors nos jeunes raccourcissent la langue de Molière à son expression phonétique la plus simple :  ainsi, il n’est pas rare de lire partout des messages comme celui-ci :

- « adore eminen c rapeur trop kool, g l kiffe a mort ke pensez vous de lui »

- « Trrroooo d’llaaa BOMBE!!! C encore mieux Kan tu piges c’ki dit dans c zik »

- « Il c moque du mec de superman (enfin l’acteur ki a jou superman, celui ki est mort) en disant ke c lui ki la tue et ke c bien fait »

Même nos plus petits s’y mettent, inventant leurs propres mots et ponctuant leurs phrases de « Kikou (salut) – oki (ok) – quoit (quoi) – dash (ah bon)« 

Bientôt, ce seront des décodeurs de langue française qu’il faudra inventer en France et placer à côté des décodeurs d’images et de sons pour que l’on traduise ces langages variants.

Les professeurs de collèges s’arrachent les cheveux.  Les parents démissionnent devant l’ampleur du phénomène qui, au-delà des classes populaires et des banlieues françaises touche les plus jeunes.

Précisons  que les adultes, eux aussi, s’y mettent.  Ils sont de plus en plus à verser vers la simplicité grammaticale et à bafouer les règles pour envoyer « textos » et « e-mails ».

Ainsi, dans notre pays, la facturation des messages téléphonés à la lettre tue notre  français.  La francophonie, qui a, chez nous aussi, sa délégation ministérielle, a du souci à se faire dans la défense de notre langue.

Les seuls, sur le terrain, à tenter de combattre cette simplification verbale et grammaticale restent, les personnes âgées.  Nos aînées ne sont pas tendres envers les petits-enfants qui se laissent aller à de telles modifications de langage, les reprenant et étant inflexibles sur l’orthographe.  Nos anciens défendent vivement la langue de Molière, pour combien de temps encore ?

* Patricia et Pascal Champvert habitent Saint-Maur les Fossés (près de Paris).  Patricia Champvert est gérontologue et travaille au niveau des communications dans le réseau des résidences privées pour les personnes âgées dans la région parisienne.  Pascal Champvert est directeur général dans un centre d’accueil public pour les personnes âgées dans la région parisienne.  Il est aussi président de l’Association française des directeurs d’établissements d’hébergement pour personnes âgées.

Source :  « Un p’tit mot » -  Bulletin d’information de l’Association Québec-France de la Haute-Yamaska – Mars 2005 – Vol. 1 no 5

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