Interdire la langue française au Québec

En un jour de grande pluie

nous les enfants

avions transformé la maison en gymnase.

Pyramides de chaises, fuites dans les escaliers,

coups de sifflets, coups de balais,

affrontements,

nous avions dépassé la limite de la tolérance.

Ma mère,

sur le bord de la crise de nerfs,

voit le ballon casser une vitre.

Très calmement, elle se lève,

met son chapeau et son manteau et dit: «Je m’en vais».

Et elle est partie.

Nous étions sûrs qu’elle rentrerait par la porte d’en arrière.

Elle n’est pas revenue.

Le poêle s’est éteint.

L’inquiétude et la peur se sont installées sans bruit.

La pire nuit de larmes

de hurles

de panique

de cauchemars et de remords

que nous ayons connue de notre vie.

Les onze loups que nous étions étaient devenus onze

petits poussins,

tous malades,

quand elle est apparue le surlendemain.

Nous venions de sombrer dans le grand trou noir

du manque d’air.

À sa vue,

la maison devint chapelle de fleurs, de tendresse

et d’amour.

À partir de ce moment, nous avons couvé,

aidé,

protégé

et adoré notre mère jusqu’à la fin des temps.

La langue française devrait disparaître du Québec,

s’en aller et ne plus revenir comme une mère qui s’en va.

L’interdire pour un an.

Puisqu’on n’en veut pas. Qu’on en a honte.

Et qu’on la traite avec ses trois siècles sur le même pied

qu’une autre langue avec ses trois ans.

Nous méritons tous qu’elle s’en aille.

Plus de français nulle part,

ni au travail

ni à l’école

ni à l’église

ni au syndicat

ni au cinéma

ni au restaurant

ni à Radio-Canada

ni dans les journaux

ni dans l’affichage

ni dans le train

ni dans la chanson.

Fini, interdit et même payer l’amende si on la parle.

Nous la découvririons peut-être

et à six millions

l’imposerions logiquement et sans heurt,

comme chez tous les peuples du monde où la langue

de la majorité est la seule officielle.

À la Tour de Babel, elles étaient toutes officielles,

de là, la confusion.

 

LES TROIS CONDITIONS SUIVANTES SONT ESSENTIELLES POUR ÉVITER LA CONFUSION :

1. Que le gouvernement éteigne  vigoureusement le feu qui couve au lieu de l’attiser.

2. Que les jeunes par cent mille  volent au secours de leur langue maternelle en détresse.

3 . Que les vieux par centaines,  cessent de mourir, de trahir et de fuir!

(ou serait-ce là notre marque  d’une société distincte?)

 

Félix Leclerc - Mai 1987

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