La malheur québécois *

Par Michel David ** – Le 4 juillet 2009

François Legault n’a rien inventé avec son «déclin tranquille». Le «déclinisme» est un courant de pensée qui fait fureur en France depuis des années et qui a puissamment contribué à l’élection de Nicolas Sarkozy, perçu comme une sorte d’antidote.

Bien des «déclinologues» en sont arrivés à la conclusion que le «malheur français», pour reprendre le titre d’un célèbre essai de Jacques Julliard, est moins d’ordre matériel que psychologique ou moral.

Ils ont notamment souligné la perte de confiance dans les institutions publiques sous les règnes de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Il n’est pas évident que le passage de M. Sarkozy à l’Élysée améliorera beaucoup les choses, direz-vous, mais ceci est une autre histoire.

Il serait un peu simpliste de faire porter à la classe politique l’entière responsabilité du «malheur québécois». La société civile a aussi ses torts, mais les discours mensongers et le relâchement de l’éthique publique, dont les manifestations se multiplient, ne sont certainement pas de nature à favoriser la mobilisation que M. Legault appelait de ses voeux.

En 1996, Lucien Bouchard avait réussi à entraîner le Québec tout entier dans sa quête du déficit zéro. On peut toujours discuter des moyens qui ont été utilisés pour l’atteindre, mais M. Bouchard avait mis cartes sur table et la société civile avait répondu à son appel avec une rare unanimité. On ne peut cependant pas mobiliser une société si elle doute qu’on lui dise la vérité et que le bien public soit l’objectif poursuivi.

Quand un premier ministre cache pendant des années le fait qu’il touche un revenu substantiel en sus de sa rémunération officielle, qu’un membre de son cabinet utilise ses fonctions ministérielles pour se négocier un emploi, qu’un autre est propriétaire d’une entreprise qui vit des contrats publics, c’est beaucoup demander à la population de croire que ses intérêts priment tout le reste.

À Rivière-du-Loup, il était assez inquiétant de voir le premier ministre célébrer triomphalement la victoire d’un candidat qui, selon toute vraisemblance, a violé les règles d’après-mandat définies par la Loi sur le lobbyisme. Malgré des apparences troublantes, les activités professionnelles de Jean D’Amour depuis qu’il a quitté la mairie de Rivière-du-Loup n’ont jamais semblé préoccuper M. Charest le moindrement.

Dans l’entrevue qu’il a accordée à mon collègue Antoine Robitaille à la veille de quitter son poste, le premier commissaire au lobbyisme du Québec, André C. Côté, s’est dit optimiste quant à la possibilité de voir les titulaires de charges publiques prendre conscience de leurs responsabilités. «Tranquillement, les mentalités changent», dit-il. Le terme «imperceptiblement» serait peut-être plus juste.

On peut comprendre la réaction indignée des partis d’opposition en entendant Louis Roquet, qui préside le comité d’experts chargé de revoir les règles de gouvernance des Fonds d’intervention économique régionale, déclarer qu’il pourrait recommander au gouvernement de laisser les administrateurs de FIER continuer à investir des fonds publics dans des entreprises qui leur appartiennent. Tout le monde est favorable au développement régional, mais si ce programme ne peut atteindre ses objectifs qu’au détriment de l’éthique, il devrait être remplacé.

Il est vrai qu’à partir du moment où ils se montrent aussi indulgents envers eux-mêmes, il devient délicat pour les élus de faire la leçon aux autres. Même s’il a été expédié à la poubelle, le projet de code d’éthique présenté par le ministre responsable de la Réforme des institutions démocratiques, Jacques Dupuis, constitue une magnifique illustration du laisser-faire qui semble être devenu la règle.

Dans le mémoire qu’il a présenté devant la Commission des Institutions de l’Assemblée nationale, qui a brièvement examiné le projet, le commissaire au lobbyisme a souligné quelques-unes de ses lacunes. Par exemple, il s’est interrogé sur la compatibilité du statut de député avec une vie professionnelle parallèle. Qu’en serait-il d’un député qui continue à pratiquer le droit, comme il en a le loisir, et dont un client lui demanderait d’intervenir auprès d’une municipalité sise dans sa circonscription?

M. Côté estime également que les règles d’après-mandat ne sont pas assez strictes. Présentement, un ancien ministre doit attendre deux ans avant d’accepter un emploi dans une entreprise avec laquelle il a eu des rapports directs dans l’exercice de ses fonctions ministérielles. Cette limitation est insuffisante puisque son siège au conseil des ministres lui donne accès à des informations privilégiées dans une foule de dossiers, même s’il n’en est pas directement responsable.

Le projet de M. Dupuis autorisait également un député à recevoir, dans l’exercice de ses fonctions, des dons ou des marques d’hospitalité pourvu que ces avantages soient «de nature purement privée». M. Côté souligne qu’une soirée dans une loge du Centre Bell ou une excursion de pêche peuvent faciliter une activité de lobbyisme éventuelle.

Il est inquiétant que tout cela ne soit pas apparu comme autant d’évidences à M. Dupuis. Quand la loi vise d’abord à fournir des échappatoires, comment se surprendre que la confiance mobilisatrice ne soit pas au rendez-vous?

* Sources

http://www.ledevoir.com/politique/quebec/257812/le-malheur-quebecois

http://www.ledevoir.com/

** Adresse courriel : mdavid@ledevoir.com

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