Entre angélisme et cynisme *

Par Bernard Demers **  – Le 3 juin 2010 et le 7 juin 2010

Nous vivons dans une société policée. Peut-être trop à bien y penser. Nous n’élevons plus la voix, nous fuyons les discussions, nous acceptons toutes les opinions. À l’école, on apprend aux enfants à se respecter les uns les autres et à respecter leurs différences. Voilà qui est très bien ; en effet, comment ne pas respecter les caractéristiques d’une personne ? Je suis né avec tel sexe, tel visage, telle couleur de peau. Je suis élevé dans telle croyance et dans telle habitude, qu’y puis-je ? La société doit donc apprendre à chacun le respect de ces caractéristiques. Du moins, c’est ce qu’il est normal de dire aujourd’hui, chez nous. Pourtant, il y a déjà là un premier glissement possible. Je ne peux rien changer à mes capacités innées, mais l’éducation que je reçois pourrait être critiquée et mérite peut-être de l’être ; je peux être mal élevé, me montrer grossier, ne pas connaître les usages de notre société. Devrait-on respecter le comportement d’un enfant qui recrache sa morve par son nez sous prétexte que son grand-père le fait dans son pays d’origine ? Ou qui met ses pieds sur la table ? Où commence ce qui n’a pas à être respecté ? À partir de quel point puis-je mettre en question les comportements de l’autre ? Je ne suis pas sûr que l’école traite de ça. Se contente-t-elle, terrifiée à l’idée d’une plainte devant la commission des droits de la personne, d’affirmer que tout doit être respecté ? Pourtant, bien des comportements ne sont pas respectables.

Et puis, les opinions peuvent être sottes. Depuis quand affirme-t-on qu’elles se valent toutes ? Je veux bien que le vote de chacun ait le même poids puisque c’est un des fondements de notre modèle démocratique. Mais je refuse absolument que les opinions aient toutes le même poids. Une imbécillité mal argumentée, fondée sur la simple affirmation d’une autorité quelconque demeure une imbécillité. Qu’il soit impoli de déclarer que c’est une sottise, d’accord. Mais il doit demeurer permis de dire que c’est une opinion pauvre, inintéressante, appuyée sur le vide. Ainsi, les thèses créationnistes, basées sur une lecture étroite des textes religieux et en contradiction avec tous les faits scientifiques, sont de pauvres thèses, des opinions défaillantes. Il est dangereux qu’une société pratique l’angélisme et la bonne conscience au point de ne plus le dire. Quand Chapleau prend la couette de Raël dans sa main, lors de Tout le monde en parle, il pose un geste profondément impoli, à la limite de la violence. Mais il pose aussi un geste libérateur, affirmant que l’on n’a pas à respecter toutes les opinions et tous ceux qui les professent. L’opinion selon laquelle les extraterrestres nous visitent régulièrement est faible.

Imaginez : ils viendraient régulièrement nous visiter et n’auraient jamais laissé le moindre pipi, le moindre mouchoir sale, le moindre poil ou la moindre écaille ? On retrace un assassin avec une trace de lèvre sur un verre et on ne retracerait pas les extraterrestres ? Que la vie existe ailleurs c’est très probable ; qu’elle soit intelligente, capable de se déplacer et choisit de nous visiter, voilà qui l’est beaucoup moins. Les comportements et les opinions ne sont pas tous d’égale valeur et ne sont pas tous respectables. Il serait peut-être temps de recommencer à le dire. Quand une opinion se fonde sur des inexactitudes ou des faussetés, il faut le signaler et tenter de faire changer l’opinion de l’autre.

Mais on ne discute plus. En famille, on ne parle pas de politique et chacun campe sur ses positions, refusant d’avance toute discussion et toute argumentation. Pire, le fait de discuter et de contredire est maintenant vu comme une impolitesse, quand ce n’est pas vu comme une agression ! On ne discute plus dans la rue, chez soi, au travail. L’angélisme règne et, au nom de la bonne entente, on sacrifie la vie intellectuelle, la réflexion, l’échange et le progrès.

L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Il semble que les électeurs canadiens soient cyniques. Désabusés, ne croyant plus à la bonne foi des politiciens, ils ne s’intéresseraient plus à la politique. Et on parle de cynisme.

Ce n’est pas cela le cynisme. Regardez dans votre dictionnaire, à défaut d’en avoir encore des exemples suffisants dans la vie quotidienne. Le cynisme, c’est la capacité de se détacher des choses, de les regarder avec une distance qui nous les rend plus objective, de ne pas suivre les sentiers obligatoires de la morale établie. C’est aussi la capacité de s’en moquer, car l’ironie et l’humour demeurent des armes efficaces pour changer les choses.

De même que la colère peut être une vertu quand elle est refus d’un ordre établi inacceptable, le cynisme est un courage; celui de dénoncer, s’il le faut par le ridicule, ce qui doit être dénoncé.

On ne pratique plus le cynisme de même que l’on ne pratique plus l’argumentation. Tout se vaut et, au nom du vivre ensemble, on perd le sens du mot vivre. Je ne demande pas que l’on meure pour ses idées, mais au moins que l’on vive pour elles. Je m’inquiète d’une société à ce point tiède qu’elle ne s’excite plus sur autre chose que des choses. On consomme, on parle de notre consommation, qu’il s’agisse des émissions de télé, des matchs sportifs, de notre récent frigo ou de notre nouvelle auto. Mais quand parle-t-on d’idée, quand parle-t-on de valeur?

Bien sûr, si je vous parle de mes idées, comme je le fais d’ailleurs depuis plusieurs mois, vous ne serez pas toujours d’accord. Mais pourquoi faudrait-il l’être? Au contraire, c’est par la confrontation des idées, par l’écoute des arguments des autres, par la discussion ouverte et souvent passionnée que le progrès est possible.

Le CEGEP de Granby/Haute-Yamaska a connu un essor non négligeable pendant que j’en étais le directeur général. Cela a été possible parce que nous avions une équipe de direction qui jouait le jeu totalement à chacune de ses réunions. Nous n’avions pas peur de nous contredire, de reprendre les arguments de l’autre pour les attaquer, de développer les nôtres. Après, quand nous avions pris une décision, nous savions qu’elle était solide et nous pouvions nous y tenir. La solidarité est possible quand elle se base sur une vraie possibilité d’échanges.

La discussion est essentielle et pour qu’elle se tienne, il faut admettre au départ que toutes les idées, que toutes les opinions ne sont pas aussi bonnes les unes que les autres. Il faut admettre que l’on doit défendre ses idées et qu’il faut travailler à convaincre les autres tout en restant à l’écoute de leurs propres arguments, lesquels peuvent nous faire changer d’avis, nous. Il faut se donner des lieux d’échanges, d’écoute et de discussions.

J’aime la politique, car elle est l’une des activités essentielles de notre démocratie. Je souhaite qu’elle soit un objet de conversation, de discussions, de tensions dans la recherche des meilleures solutions. Or il est clair qu’actuellement, ni l’Assemblée nationale ni la Chambre des communes ne sont de tels lieux. Pour sa part, le premier ministre du Canada fuit tellement la discussion qu’il suspend le Parlement, empêche ses employés politiques de témoigner, fuit les points de presse ouverts et enferme la participation citoyenne dans un carcan.

Alors, les électeurs sont désabusés. Ils ne s’intéressent pas à la politique. Moi, je les voudrais, je vous voudrais vraiment cyniques, vraiment critiques, vraiment fâchés.

C’est ce que je nous souhaite pour la prochaine élection.

* Sources : Chronique publiée (en 2 parties) dans La Voix de l’Est du 3 juin et du 7 juin 2010

http://www.cyberpresse.ca/la-voix-de-lest/201006/03/01-4286452-entre-angelisme-et-cynisme.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B13b_collaborateurs_57164_section_POS2

http://www.cyberpresse.ca/la-voix-de-lest/201006/07/01-4287512-entre-angelisme-et-cynisme-partie-2.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B13b_collaborateurs_57164_section_POS1

** Bernard Demers est psychologue et ancien directeur général du CEGEP de Granby/Haute-Yamaska, il a été candidat pour le PLC (Parti libéral du Canada) dans le comté de Shefford aux élections fédérales de 2008.

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