Au bout du fusil *

Par Lise Payette ** – Le 17 septembre 2010

Nous pensions, bien naïvement, que le registre des armes à feu que nous avions réussi à obtenir du gouvernement fédéral et pour lequel le prix en vies humaines avait été très élevé à payer était acquis pour toujours. Nous avions tendance à penser qu’une fois la loi adoptée, une fois le registre en application, la population, même celle qui avait le plus râlé, se rangerait derrière le gros bon sens d’un tel acquis dans une société comme la nôtre. Nenni. L’opposition, la farouche, la bornée, n’a jamais désarmé. Au contraire.

Comme chaque fois, nous avons fait confiance, convaincus que les partis politiques pouvaient bien se succéder à Ottawa sans que rien ne puisse plus jamais justifier un retour en arrière dans le free-for-all des armes à feu. C’était rêver en couleurs. C’était surtout ne pas tenir compte de la force que représente le lobby des armes à feu, aussi bien au Canada qu’aux États-Unis. C’était en fait prendre nos désirs pour des réalités.

Cette victoire, remportée de haute lutte par les survivantes de Polytechnique et les mères des jeunes femmes assassinées par Marc Lépine, un certain 6 décembre, ce jeune homme qu’on s’était empressé de désigner comme un tireur fou au moment des événements, était une victoire fragile. La tuerie avait été une telle horreur qu’il avait sans doute été impossible pour les politiciens de l’époque de renvoyer toutes ces femmes marquées pour toujours par la perte de ces êtres chers qui étaient leur fille ou leur soeur, sans répondre à leur demande et les mains vides.

La mise en place du fameux registre ne s’est pas faite dans la joie. Ça grognait dans les coins, c’est le moins qu’on puisse dire. Ça criait à l’injustice, à l’abus de pouvoir, à l’absolue nécessité pour un homme d’avoir son fusil à ses côtés pour se sentir un homme libre. Il s’en est dit des choses. Les coûts rattachés à la mise en place du registre ont été faramineux, tellement que ç’a frôlé le scandale. Mais le dossier a cheminé à contre vents et marées jusqu’à ce qu’on finisse par se rendre à l’évidence: oui, le registre était utile.

C’est ce qu’ont confirmé plusieurs corps policiers récemment devant la menace qui plane encore sur l’existence du registre des armes à feu. Ils ont étonné tout le monde en expliquant que le registre était devenu pratiquement un outil essentiel pour eux et qu’ils l’utilisent assez souvent pour justifier son existence. Donc, les filles de Polytechnique ont finalement gagné?

Pas encore. S’il n’en tenait qu’aux conservateurs de Stephen Harper, le registre aurait probablement été enterré depuis longtemps. Les conservateurs, sans hésiter, se rangent derrière les fusils. C’est une tendance lourde chez eux. Ils se positionnent à droite et s’apparentent assez fidèlement à la droite américaine, qui s’est justement glissée dans le débat du registre ici par le lobby de la National Rifle Association, l’organisme de défense des armes à feu au États-Unis, organisme qui a longtemps été dirigé par Charlton Heston.

Nous sommes à quelques jours du vote décisif à Ottawa.

Le citoyen est sollicité de partout en ce moment. Le citoyen québécois, sans doute plus que partout ailleurs, se demande souvent comment il peut jouer son rôle dans la société qui l’entoure. Les dossiers qui le préoccupent ne cessent de s’empiler devant lui. Des fois, il se dit qu’il va finir comme les citoyens français, dehors pour manifester cinq jours sur sept.

Il a perdu confiance dans ceux qui le dirigent. Et ce ne sont pas les événements que nous vivons en ce moment qui vont lui permettre de retrouver sa confiance en qui que ce soit. Ballotté entre les gaz de schiste et le système de santé qui craque de partout, entre le registre des armes à feu et la nomination des juges, entre les écoles passerelles et l’euthanasie, un citoyen finit par ne plus savoir où donner de la tête.

Certains analystes lui reprochent de ne plus jamais dire oui à quoi que ce soit et de retarder ainsi des projets extraordinaires qui nous sortiraient de la morosité. Le citoyen répond que chat échaudé craint l’eau froide. Il déteste qu’on l’utilise ou qu’on le tienne pour acquis. Il a appris à se rebiffer.

Si nos dirigeants cessaient de jouer les matamores et se conduisaient avec décence et intelligence, en cherchant comme seul dénominateur commun le bien-être de la population, ça se verrait. Il est grand temps que le ménage soit fait.

* Sources

http://www.ledevoir.com/politique/canada/296355/au-bout-du-fusil

http://www.ledevoir.com/

** Lise Payette est née en 1931. Animatrice, femme politique, auteure. Sa popularité comme animatrice à la radio et à la télévision atteint un sommet au début des années 70 alors qu’elle anime le talk-show «Appelez-moi Lise». Candidate vedette du Parti québécois (PQ) lors de l’élection de 1976, elle se voit accorder le ministère des Consommateurs, Coopératives et Institutions financières où elle travaille à la mise sur pied du Régime québécois d’assurance-automobile. Ministre d’État à la Condition féminine (1979-1981) et au Développement social (1980-1981), elle est au centre de l’actualité pendant la campagne référendaire de 1980. Utilisée à profit par la camp du «Non», sa déclaration sur les «Yvettes» est à l’origine d’un mouvement de femmes fédéralistes qui fera beaucoup de bruit. Elle ne sollicite pas un nouveau mandat en 1981, mais continue de faire parler d’elle avec ses feuilletons télévisés («La bonne aventure», «Des dames de coeur», etc.) et ses ouvrages, dont son autobiographie en plusieurs tomes, «Des femmes d’honneur».

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