Dépérissement de nos pratiques démocratiques ou transformation ? *

Par Raymond Hudon et Christian Poirier – Le 7 juillet 2011

Voici des extraits d’un ouvrage à paraître le mois prochain « La politique, jeux et enjeux; Action en société, action publique, et pratiques démocratiques ». Il est publié aux Presses de l’université Laval et cosigné par Raymond Hudon, professeur titulaire de science politique à l’Université Laval et par Christian Poirier, professeur adjoint à l’Institut national de la recherche scientifique – Urbanisation Culture Société

(…) Notre intervention s’inscrit dans un contexte particulier. Loin de rallier tous les individus et les jugements, la politique se voit particulièrement discréditée; elle est objet d’attaques à partir d’horizons aussi variés qu’opposés. Les images associées à la politique sont très souvent négatives, et la population a rarement en très haute estime la politique et les personnes qui la font. Faut-il rappeler qu’aux élections fédérales canadiennes de 2008, le taux de participation de l’ensemble de la population se situait à 58,8 %, comparativement à 75,3 % vingt ans plus tôt ? Au Canada, le taux de confiance envers les chefs politiques est passé de 59,7 % en 1978 à 33 % en 2005, avec des niveaux aussi bas que 19 % en 1992. Le baromètre des professions situait en 2007 les politiciens à l’avant-dernier rang : 15 % des Canadiens leur font confiance, soit légèrement au-dessus des vendeurs d’automobiles usagées (12 %). Ce taux se situe très loin des pompiers (97 %), des infirmières/infirmiers (94 %) ou des fermiers/fermières (92 %). La comparaison avec le taux de confiance envers les chefs d’entreprise est également révélatrice : ce taux se maintient toujours, entre 1983 et 2004, entre 60 % et 70 %. Aux États-Unis, l’indice de confiance face aux membres du Congrès est passé de 42 % en 1973 à 22 % en 2005.

Ceci étant dit, nous parlons d’une crise fortement médiatisée, chaque jour donnant l’impression d’apporter son lot de scandales ou de pseudo-scandales. On semble même prendre plaisir à relever tout ce qui ne va pas en politique, entretenant ainsi un cynisme exacerbé, tant sur le mode de l’information que sur celui de la fiction. Il importe de s’interroger sur la crise du politique et sa nature. Existe-t-elle réellement ? Ne comporte-t-elle pas une part de fabrication ?

Il faut donc faire preuve de prudence : les généralisations abusives risquent de se révéler erronées. Il est d’ailleurs utile de rappeler que cette crise est ancienne : « Il y a bien longtemps déjà, Démosthène se plaignait du manque de conscience civique des citoyens et Périclès déplorait qu’il y eut des « indifférents » qui ne se mêlaient pas de politique et qui méritaient ainsi de passer pour des citoyens « inutiles ». » (Revault d’Allonnes) (…)

En fait, la déception qu’inspire la politique actuelle mène à un désaveu qui n’équivaut pas à un rejet sans appel. Osons dire encore plus : les citoyens attendent tellement de la politique qu’inévitablement, elle déçoit. Décriés, la politique et les politiciens ne cessent de faire l’objet de demandes répétées et pressantes de la part des citoyens. Quel paradoxe ! Dans de telles conditions, l’hypothèse d’une réorganisation des rapports politiques apparaît plus vraisemblable que celle d’un déclin irréversible.

Nous soutenons la thèse que la politique est mal comprise parce qu’elle a connu d’importants changements, que ses conditions d’exercice ont radicalement évolué et qu’on s’obstine à toujours la concevoir par rapport à des formes anciennes. Dans In Defence of Politics, Bernard Crick invite les politologues à mieux suivre leur objet. Consulterait-on longtemps le professionnel obstiné à définir le mal convenant à sa thérapie au lieu de chercher une thérapie seyant au mal à traiter ? Incidemment, à se concentrer exclusivement sur la réhabilitation des partis politiques et du système électoral, on soustrait à l’analyse des transformations particulièrement révélatrices. La politique est une réalité changeante, et cela oblige à tenir compte des évolutions en cours. Il y a reconfiguration, restructuration, déplacement, mais non disparition du politique. Les tableaux évocateurs de catastrophes à venir ou de lendemains qui chantent ont régulièrement mal subi ou passé le test de l’histoire. Il faut en tirer la leçon d’une prudence élémentaire… Les nouveaux mouvements sociaux, les groupes d’intérêt et, plus largement, la société civile organisée, offrent des signes indéniables de renouvellement des forces politiques, en particulier sous l’angle de formes inédites de médiation entre la société et ses institutions.

Plus globalement, nous proposons une révision des façons de concevoir le politique pour souligner son importance en tant qu’activité sociale permettant l’expression des intérêts, la négociation, le compromis et la gestion méthodique des désaccords. La politique exerce à cet égard des fonctions essentielles d’organisation des rapports en société.

La politique va se transformer et aura à surmonter les défis de demain, comme elle est déjà contrainte d’affronter ceux d’aujourd’hui. Les forces politiques évolueront. Peut-être les partis, ainsi que les classes sociales, redeviendront-ils centraux. Sous des formes potentiellement à inventer, d’autres verront le jour. Des phénomènes structurants pourraient perdre en importance, tandis que d’autres pourraient apparaître. L’objectif n’est évidemment pas d’écarter ce que C. Wright Mills nomme à juste titre l’imagination sociologique ! La règle de la modestie demeure toutefois recommandée pour le chercheur et l’observateur : il faut accepter, parfois malgré soi, que nos façons de penser et de faire vont évoluer et se transformer. Ainsi, la politique est « irrationnelle » parce qu’on ne peut l’enserrer définitivement dans des modèles ou des théories définies dans l’absolu. Mais elle n’est pas moins rationnelle que d’autres systèmes et modèles analytiques comme l’économie ou le droit.

Pour nous, face aux statistiques ou à des phénomènes apparemment « inéluctables » comme la mondialisation, l’être humain est toujours responsable de ses actions. La conduite des affaires politiques, pas plus que le marché, ne résulte pas mécaniquement de processus comme ceux associés à une présumée main invisible. Les sciences sociales ont pour objet des sociétés humaines fondamentalement imprévisibles et complexes, et des acteurs qui, bien qu’influencés et conditionnés par des cadres qui les dépassent, possèdent des capacités indéniables d’interprétation, de réflexion et d’intervention sur le monde dans lequel ils évoluent.

Les oppositions trop schématiques et manichéennes sont également à proscrire. Peu importe le niveau de l’observation (mouvements sociaux, groupes d’intérêt, partis politiques, État, etc.), la politique ne se fait pas sur le mode d’oppositions simples (bon/mauvais, gauche/droite, etc.). Il en va de même de l’individualisme, qui côtoie le développement de formes renouvelées de mises en relation collectives.

Trop souvent réduite à ce qui n’apparaît qu’en « façade » et ce qui retient facilement l’attention, la politique se retrouve vidée de son sens… et sous-estimée. Dans de nombreuses sphères, qu’il s’agisse de l’économique ou du juridique, on prétend pouvoir s’en passer, comme s’il était loisible de ne plus reconnaître la politique comme principe organisateur fondamental des sociétés : « Le monde où le politique ne commande plus est un monde qui dépend plus que jamais du politique. Son péril est de tendre à l’ignorer. » (Gauchet)

Les conséquences de ces incompréhensions se répercutent jusque dans nos conceptions de la démocratie, une façon parmi d’autres de réaliser concrètement le travail politique. Dans son expression idéalisée, la démocratie valorise maintenant l’engagement des citoyens dans l’élaboration des décisions et des politiques publiques; cependant, il convient de se rappeler que ce modèle n’a pas toujours prévalu historiquement. Forts de cet enseignement, nous estimons toujours important de mesurer l’écart plus ou moins prononcé entre la réalité des pratiques démocratiques et les idéaux qui animent l’ambition démocratique en tenant précisément compte des contextes et des conditions de l’action.

La démocratie apparaît d’autant mal en point que, sous sa forme représentative, elle inspire méfiance et cynisme. Une démocratie de « surveillance » semble ainsi suppléer ses failles présumées : « Le citoyen-surveillant gagne ainsi ce que perd le citoyen-électeur; le souverain négatif s’affirme au détriment du souverain tout court; l’organisation de la défiance mine le présupposé d’une confiance issue des urnes. » (Rosanvallon) Il en résulte des paradoxes, pour ne pas dire des contradictions : si les politiciens sont soupçonnés de ne pas écouter la population, ils sont alors qualifiés de « déconnectés » mais, à l’opposé, s’ils se rapprochent trop du peuple, ils sont jugés « électoralistes » et alimentent le mépris. La clé se trouverait potentiellement dans le sentiment de confiance qui semble faire particulièrement défaut non seulement dans les relations entre citoyens et élus, mais également dans l’ensemble des rapports en société. Or, l’édification d’un monde commun ne peut réussir que grâce à un minimum de confiance les uns envers les autres.

Ce citoyen surveillant se double d’un citoyen consommateur, pour qui le rapport à la sphère publique s’opère précisément sous l’angle individuel et consumériste plutôt que celui d’une citoyenneté politique qui affiche un souci du bien commun et une disponibilité de participation à la délibération collective. Les groupes d’intérêt présentent une semblable ambiguïté : contribuant au renouvellement de la démocratie, ils peuvent également la miner en se concentrant exclusivement sur des revendications de nature particulariste. Cette absence de mise en commun, de débats et d’échanges véritables de points de vue différents se reflète d’ailleurs jusque dans les enceintes parlementaires, de plus en plus « contournées » par un autre phénomène : les tendances à la concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif et d’un groupe restreint de gestionnaires.

La démocratie participative n’est pas épargnée. Parce qu’elle ne parvient pas à réaliser toutes les promesses que lui ont définies des visions parfois teintées de romantisme, elle en vient curieusement à même renforcer le cynisme ambiant. Un espace est ainsi créé que les réponses populistes tentent, parfois dangereusement, de combler.

La principale leçon à retenir est sans aucun doute que la démocratie est fragile, fruit d’une longue et lente évolution traversée d’épisodes qui ont été momentanément équivalents d’une négation. Répétons, la prudence et un regard critique sont de mise. En dernière analyse, nous posons sans équivoque qu’une démocratie saine, riche et diversifiée tient à un respect profond des logiques politiques que nous avons énoncé d’entrée : acceptation de la diversité et du pluralisme, reconnaissance des différences, négociation politique des désaccords et édification d’un monde commun.

En dernier lieu, pour revenir à une question soulevée plus haut, la thèse du dépérissement de la politique relève-t-elle du lieu commun, comme le propose Revault d’Allonnes ? À tout le moins faut-il très clairement distinguer entre une transformation et un dépérissement.

Sources

* http://www.cyberpresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201107/06/01-4415524-deperissement-de-nos-pratiques-democratiques-ou-transformation-.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B13b_le-soleil_5471_section_POS1

* http://www.cyberpresse.ca/le-soleil/

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