Noël ! Noël ! C’est Noël, « chriss »… *

À l’occasion de Noël nous publions un texte du regretté Michel Vastel.  Cette chronique, elle a été écrite le 21 décembre 2002 et est parue de le journal Le Soleil de Québec et reproduit sur le site de Vigile.net (archives)

Par Michel Vastel **

Au diable, politiciens peureux, pontifes de la rectitude politique, zélotes du multiculturalisme, vous ne me ferez pas renoncer à Noël ! C’est un moment bien trop important de chacune de mes années pour que je l’escamote dans une fête du Solstice. 



Pensez-y un peu : les Québécois devraient renoncer à tous leurs sacres s’il fallait s’en tenir à ces éteignoirs de la spontanéité. Un bon “chriss“ et voilà que vous insultez tous les «autres». Comme si, entendre un jeune Algérien, ou une Afghane, lâcher un solide “Tabarnak“ n’était pas le plus beau témoignage d’intégration ! 



Mais qui veut ainsi occulter toute référence à Noël ? Pas les Juifs tout de même puisque Jésus était juif. Pas les Arabes non plus puisque les Mages, venus rendre hommage à l’enfant de Bethléem, habitaient les rives de l’Euphrate, l’Irak donc ! D’ailleurs, on oublie dans cette affaire que bien des Arabes sont chrétiens. Pas les Chinois non plus, puisqu’ils vivent en ghettos et ne s’offusquent guère de nos traditions. Je soupçonne que cette campagne en faveur de la laïcisation de nos jours fériés ait été inventée par des Anglo-protestants pour se faire pardonner leur superbe paternalisme. Joyeux Noël à eux aussi, cela leur apprendra ! 



Quel moment merveilleux de l’année que ce temps de Noël. Pas pour les sapins clinquants de lumières. Pas pour le bruit du papier froissé que l’enfant arrache fébrilement en découvrant son cadeau. Pas pour le Père Noël au front mouillé de sueur et à la barbe puant le vieux crin. Pas pour le bedeau un peu éméché qui peine à allumer son cierge… 



Noël c’est pour les autres. Pour Ali Benkritly, par exemple, un Québécois de l’Outaouais, qui a récemment écrit une longue lettre à ya Si Oussama ben Laden pour lui dire qu’on peut être Algérien et musulman chez nous. Et vivre en paix. «Touche pas à mon pays», écrit-il. Joyeux Noël ya Si Oussama… 



Noël, c’est le temps de penser aux autres, à tous les autres qui ne croient pas à Noël justement ! 



Le temps de penser à «Abou Ammar», qui ne manquait jamais une messe de Noël à l’église de Bethléem mais qui en sera absent cette année : Yasser Arafat n’est plus en sécurité nulle part dans son pays. Ariel Sharon, ni aucun autre premier ministre d’Israël, ne s’est jamais rendu à la messe de Noël. Quelle tristesse que ces deux-là, le président de la Palestine et le premier ministre d’Israël, ne se soient jamais rencontrés ailleurs que sur les tapis rouges de la Maison-Blanche. La paix peut toujours se signer chez les présidents, elle ne se vit que dans les églises, les mosquées ou les synagogues. Maudite intifada ! 



Le temps de penser à la petite Suha que j’avais rencontré à Bagdad. Elle était la fille d’un des gardes du corps de Yasser Arafat et n’arrêtait pas de jouer avec mon magnétophone. Elle doit avoir 25 Noëls aujourd’hui. Mais quelle jeunesse a donc pu avoir cette fille de soldat ? Vit-elle encore seulement ? Maudite guerre ! 



Le temps de penser à Uri Savir et à sa femme, Aliza. Nous nous étions connus à Ottawa au début des années 80. Je n’ai pas pu le perdre de vue puisqu’il est devenu négociateur en chef à Oslo pour l’État d’Israël. Un homme aussi charmant devait bien croire à Noël puisqu’il a fabriqué la paix avec les Palestiniens. Cela ne lui donnera pas le droit, pour autant, d’aller célébrer sa paix à Bethléem mercredi prochain. Il passera sûrement la journée derrière la porte d’acier renforcée de deux barres de fer de sa résidence. Putain de guerre ! 



Le temps de penser à Wiwid Widodo que j’avais rencontré dans une raya de Jakarta grouillante de rats. Il ne demandait pas beaucoup au Père Noël, juste un emploi à 65 dollars par mois auquel son bac en marketing lui permettait d’espérer. Il doit avoir 28 ans aujourd’hui, une femme, deux ou trois enfants. Les magasins de Jakarta sont pleins de cadeaux de «Noël», même si personne là-bas ne sait d’où leur vient cette fête. 



Le temps de penser à la famille Yilma qui grattait le sol rouge de l’Éthiopie pour y découvrir quelque racine comestible. Les enfants devraient avoir plus de vingt Noëls aujourd’hui, s’ils ont survécu à la famine. Comment ne pas craindre pour eux quand on sait que plus de sept millions de leurs compatriotes, l’équivalent de toute la population du Québec, sont condamnés à mort. De faim. Maudite sécheresse ! 



Le temps de penser à Maï Lan, qui m’avait reçu dans sa petite maison de l’impasse Doan Nhu Haï à Hanoï. Je me dis que cette femme d’une douceur inimaginable doit être morte aujourd’hui. Elle m’avait en effet expliqué, presque à voix basse, que «les femmes ne vivent pas longtemps après 60 ans ici». Tout de même, 60 ans et pas de Noëls, cela doit paraître bien long ! 



Je pense à Émiliana qui, dans sa maison de terre de la Valle Grande en Bolivie, n’a plus de mari pour caresser son ventre rond. Son mari est Canadien et a dû rentrer au pays, mais les fonctionnaires de l’Immigration lui ont dit qu’il se passerait un ou deux Noëls avant qu’elle puisse le rejoindre avec son bébé. Une vraie histoire de Noël : un homme seul au grand froid du Canada, une femme seule dans sa cabane de l’America del Sûr, un bébé qui tape des pieds dans un ventre seul. Maudites paperasses ! 



Mais pourquoi faut-il donc penser au malheur des gens à Noël ? Justement, pour croire que ce qui s’est passé à Bethléem, il y a deux millénaires, ce n’est pas arrivé pour rien. Alors, je me répète, joyeux Noël, cher lecteur… 



Et sur ce, je prends congé jusqu’au 7 janvier… Pour passer du bon temps avec « les Anges dans nos campagnes »… 


Sources

* http://archives.vigile.net/ds-societe/docs3/02-12-21-vastel-sapin.html

* http://www.vigile.net/

** Michel Vastel : http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Vastel

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