La crise des valeurs

Par Bernard Fournelle – Le 20 mars 2002

En ce début de millénaire, nos sociétés se cherchent.  Aucun des fondements des États ne semble épargné par une vague de remises en question.  À l’échelle planétaire, les dirigeants actuels demeurent traumatisés par le brutal effondrement de l’architecture politique édifiée après la Seconde guerre mondiale, le tout amplifié par l’attentat du 11 septembre dernier.

Nous nous retrouvons dans un monde bousculé par de formidables mutations technologiques, par la persistance des désordres économiques et par la montée des périls écologiques.

Deux nouveaux paramètres sont apparus: la communication, c’est la rivalité de plus en plus grinçante entre les pouvoirs et les médias de masse.  L’autre paramètre est le marché: les lois du marché deviennent le modèle vers lequel tendent désormais tous les secteurs d’activités.  Ce système est planétaire, permanent, immédiat et immatériel, il est le fer de lance de la mondialisation et au coeur de ce système: l’argent.  On y consacre à son soin plus d’intelligence et de ressources qu’à sortir les hommes en difficulté à travers le monde.  Et les lois du marché sont incapables d’anticiper l’avenir des hommes.

La  loi du marché pour nos sociétés, est le critère, le guide, la valeur suprême; elle fascine et aveugle. Et le Québec fait partie de cette crise planétaire.

La pensée unique

Cette loi du marché est devenue une doctrine, un dogme, elle est devenue la pensée unique.  C’est la traduction en terme idéologique à prétention universelle des intérêts d’un ensemble de forces économiques, celles en particulier, du capital international.

C’est la Banque mondiale, le Fond monétaire international, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’Organisation mondiale du commerce (OMC),  qui prend la place du Gatt et combien d’autres.

Ces organisations enrôlent au service de leurs idées, à travers toute la planète, de nombreux centres de recherches, des universités, des fondations, lesquels, à leur tour, affinent et répandent la bonne parole.

Ce discours anonyme est repris et reproduit par les principaux organes d’information économique: que l’on pense au Wall Street Journal, au Financial Times, à  The Ecomonist, au Financial Post, au Journal des affaires, plus près de nous. Et ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que toutes ces bibles sont la propriété de grands groupes industriels ou financiers.

Et un peu partout sur la planète, des facultés de sciences économiques, des journalistes, des pseudo-penseurs, des hommes politiques reprennent les principaux commandements de ces nouvelles tables de la loi et par le relais des grands médias de masse, qui appartiennent aussi aux grands groupes financiers: Turner, Asper, Murdoch, Desmarais, Péladeau; ceux-ci les répètent à profusion.  Il savent pertinemment que dans nos société médiatiques, répétition vaut démonstration.

La pensée unique, c’est l’économie qui est débarrassée du volet social dont la lourdeur cause les crises, selon les nouveaux apôtres.

La pensée unique, c’est le marché qui corrige les dysfonctionnements du capitalisme, toujours selon les mêmes apôtres.

La pensée unique, c’est le marché financier qui oriente et détermine le mouvement général de l’économie.  Que l’on pense aux pays du sud-est asiatique, à la Russie, au Brésil, à l’Argentine et à combien d’autres pays.

La pensée unique,  c’est le libre-échange sans rivages qui développe le commerce et donc les sociétés.

La pensée unique, c’est la division internationale du travail qui modère les revendications syndicales et abaisse les salaires.  Que l’on pense à NIKE qui fait faire ses souliers à 1$ l’unité en Asie et qui les revend à 100$ l’unité chez nous.

La pensée unique, c’est la déréglementation, c’est la privatisation, c’est la monnaie forte.

La pensée unique, c’est toujours moins d’interventions de l’État.  On parle abondamment des canards boiteux de l’État, mais parle-t-on souvent des retentissantes faillites de nos capitalistes avertis ?

La répétition constante, dans tous les médias, de ce catéchisme par presque tous les hommes politiques, lui confère une telle force et rend alors fort difficile la résistance à cette intimidation.

On en viendrait presque à considérer que les 50 millions de chômeurs occidentaux, le désastre urbain, la précarisation générale, la corruption,  le saccage écologique, le retour des racismes, des intégrismes et des extrémistes religieux, et la marée des exclus sont de simples mirages, des hallucinations dans ce meilleur des mondes qu’édifie, pour nos consciences anesthésiées, la pensée unique.

Et le Québec fait partie de ce centre d’achats planétaire.

Notre photo de famille planétaire

* Dans les trente dernières années, l’écart entre les pays les plus prospères et les plus démunis a été multiplié par cinq. L’Angleterre, aujourd’hui a le même écart de richesse/pauvreté que le Nigeria. Une réussite de Madame Thatcher.

* Actuellement, un milliard de personnes survivent avec moins de 1$ par jour.

* Deux milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable.

 * Quatre millions d’enfants meurent chaque année de malnutrition.

* L’Afrique noire, en particulier, apparaît comme un continent sinistré: on y retrouve les vingt-cinq pays les plus défavorisés de la planète et quelques-uns des conflits les plus meurtriers.

* À tout cela, il faut ajouter la dégradation de l’environnement, le gaspillage des ressources de la Terre, l’explosion des mégalopoles, la montée des mafias liées au trafic des armes et de la drogue, la prolifération nucléaire, l’effet de serre, la désertification, les déplacements de population.

Et on mondialise tous ces phénomènes.  La main invisible règle l’ensemble des activités humaines.  Et le Québec fait partie de cette comédie humaine.

En bout de ligne, la pensée unique est une non-pensée qui produit une non-société.  C’est à nous individuellement et collectivement  à y voir.

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