Nos cousins d’Amérique *

Devenir Québécois, un joyeux calvaire

Par Josée Blanchette ** – Le 9 juillet 2010

Le lieu : mon balcon.

L’occasion : le 1er juillet.

Le thème : leur perception de leur terre d’accueil.

Le prétexte : préparer le 14 juillet.

Le véritable prétexte : s’enfiler du rosé avec des olives noires et des chips.

Les participants : mes voisins, Éric et Marie-Françoise (en couple, deux ados), Man Suen (en couple avec John, absent, un ado, un enfant), et Valérie (en couple avec Victor, absent, deux ados).

Les nationalités : tous Français et tous Canadiens, désormais.

S’il y a une constante dans ma géographie urbaine, ce sont les Français. Depuis 20 ans, j’en ai toujours eu pour voisins, des crus plus relevés que d’autres, mais avec le même plaisir renouvelé de les côtoyer. J’aime la France, et j’aime aussi ses maudits Français.

« Moi, c’est le rejet total, « j’haïs » — comme vous dites ici — la société française, s’enflamme Marie-Françoise. C’est d’une telle hypocrisie, une société complètement schizophrène ! Nous avons vécu ici de 1997 à 2003 et nous n’avions qu’une idée en tête, y revenir. Et pas seulement pour nos enfants, mais pour nous aussi ! »

C’est chose faite depuis un an ; Marie-Françoise a suivi son mari Éric qui s’est retrouvé du boulot en aéronautique. « Moi, j’apprécie la vie facile, dit-il, les pompistes qui vous disent « Un p’tit-café avec ça ? », les horaires des magasins, l’absence de racisme. Nous sommes 83 nationalités dans ma boîte et c’est tout le monde pareil… sauf qu’on va virer un Français avant un Belge ! » (Rires entre eux, les Belges étant leurs Newfies.)

Selon Éric, le mythe du maudit Français perdure toujours et leur colle à la peau : « C’est couillon, parce que certains Français vont t’expliquer la vie, ils vont te dire comment écrire ton article sur les Français ! »

Marie-Françoise, elle, pense que les nouvelles vagues d’immigration de Français amène des arrivants plus humbles, plus conscients qu’ils ne sont pas en terrain conquis : « On n’est pas chez nous. On doit le mériter, ce pays. Nous avons des choses à apprendre. Nous essayons de devenir Québécois dans l’âme. Ici, il faut s’adresser au coeur des gens », dit ma voisine à l’accent chantant et au sourire craquant.

Le Français, pour s’acclimater à l’aise, doit presque arriver à faire oublier qu’il a du bagage, culturel ou professionnel, qu’il est plus cérébral que viscéral. La similitude du langage est un faux passeport ; tout reste à conquérir. La solitude de l’immigrant, l’isolement social et professionnel, le taxent bien davantage que les rudesses de notre pays qui n’est pas un pays parce que c’est l’hiver (ou la canicule).

« Au Québec, plus tu es qualifié, plus tu es pénalisé », laisse tomber Valérie, médecin reconvertie à l’ostéopathie, une « ex-Française » venue d’Argentine, le pays de son conjoint Victor, quitté après la débâcle financière de 2001. Peu importe le prix professionnel à payer, pas question pour elle de retourner vivre en France. « On a évité la crise immobilière, l’euro se casse la gueule ; ici, c’est le pied ! »

Mais Valérie constate que les Québécois ont été traumatisés par ces « maudits » Français. « Maintenant, j’en entends beaucoup plus qu’avant dans la rue. Je les trouve même énervés ; ils pourraient faire des phrases plus rondes. Ils sont agressants… », dit celle qui s’est faite au style peu confrontant des Québécois de souche, tout en périphrases et en litotes.

Dis-moi où tu restes et je te dirai d’où tu viens

Si 80 % des francophones qui choisissent de vivre au Canada optent pour le Québec, la plupart des Français, eux (notre deuxième source d’immigrants après les Algériens), aboutissent sur le Plateau Mont-Royal, un îlot dans l’île. Leur second quartier d’élection est celui où je réside : Côte-des-Neiges. Ils aiment aussi beaucoup NDG, très banlieue anglaise.

Si certains recherchent leurs semblables à travers les associations d’expats et Facebook, d’autres fuient ces réseaux trop « cocoricos ». Par contre, s’intégrer aux Québécois ne se fait pas en criant poutine. « Les portes ne s’ouvrent pas facilement. Les gens observent l’étranger », se désole Man Suen, une Parisienne arrivée ici il y a cinq ans et qui s’est morfondue devant son téléphone durant trois ans.

« Un Québécois est d’abord un Nord-Américain, constate Marie-Françoise. Il est gentil, accueillant au premier abord, mais ça prend du temps avant qu’il t’ouvre sa porte. » J’émets l’hypothèse que le Québécois se sent peut-être encore complexé face à eux ; la langue d’abord, la cuisine ensuite, la culture puis le raffinement pour coiffer le tout. « Les Français sont assez reconnus dans le monde pour tenir l’amitié en haute estime. La relation est importante », note Éric en essayant d’expliquer leurs attentes démesurées.

Mon fiancé, qui a vécu à Paris, corrobore. « En cinq ans, avec trois enfants, il y a eu souvent un voisin ou un collègue pour nous offrir le mas, la bastide ou la fermette de sa grand-mère dans le Gers. La clé sous le paillasson, et hop ! Les Français font comme ça avec tout le monde et ne s’attendent à rien en retour. L’économie souterraine et l’évasion fiscale sont des sports nationaux. »

Le sens de l’hospitalité prend une saveur bien différentes ici, surtout à Montréal, d’où leur étonnement lorsqu’ils débarquent chez les cousins du Canada. Sous les dehors affables et conviviaux (voire hypocrites), ils constatent qu’ils ne sont pas admis rapidement dans les cercles intimes et familiaux. « Ça reste superficiel, note Man Suen. On échange facilement des numéros mais personne ne rappelle. On finit par devenir amis avec d’autres immigrants… »

« Ça prend six-sept ans pour t’installer, console Marie-Françoise, l’irréductible Gauloise. En France, après trois-quatre générations, ils y arrivent toujours pas ! »

Touche pas à ma culture !

Man Suen, qui travaille dans l’industrie du doublage, constate qu’il y a beaucoup d’insécurité face aux Français, perçus comme des voleurs de jobs dans ce milieu. « C’est vrai ! Si on touche à la culture, là, le Français n’est carrément pas le bienvenu, commente Marie-Françoise. Le gâteau est petit et c’est une chasse gardée. Mon père est comédien ; il est venu chercher du boulot ici. On lui a bien fait comprendre de revenir lorsqu’il serait connu. On ne prend pas les débutants. »

Et ils apprennent, à l’américaine, que peu importe les filiations et les amitiés, le business, c’est le business. Mais que tout reste possible pour qui a des idées et l’envie de les développer. « La France, c’est 50 % qui sont pour, 50 % qui sont contre et y a rien qui bouge, décrète Éric, qui apprécie l’action. Ici, tout est simple. Y a qu’à oser. Y a rien de pas possible ! »

Sauf, peut-être, faire partie de la famille…

Sources

* http://www.vigile.net/Nos-cousins-d-Amerique

* http://www.vigile.net/

** http://www.vigile.net/_Blanchette-Josee

* http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/292227/nos-cousins-d-amerique-devenir-quebecois-un-joyeux-calvaire

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/josee-blanchette/

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