Identité, immigration, sécurité *

Le fascisme n’est pas dans le diagnostic, il est dans le remède

Par Richard Le Hir ** - Le 11 août 2010

Il y a de la confusion dans l’air, une confusion qui, si l’on n’y prend garde, a le potentiel de nous précipiter dans les pires dérives.

De retour de France où ils ont été témoins d’incidents troublants, certains d’entre nous sont prêts à justifier par la nécessité impérieuse et le bon sens même les mesures récemment annoncées par le président Sarkozy pour renvoyer dans leur pays d’origine les éléments qui perturbent l’ordre public et menacent la sécurité, tant celle de la population que celle du pays, tout en nous prévenant que nous pourrions éventuellement nous retrouver dans la même situation.

Que l’immigration puisse, dans certaines circonstances, devenir une menace pour l’identité et la sécurité de sa société d’accueil ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est d’ailleurs ce que je soulignais de la façon suivante dans un texte  intitulé «Le vrai visage de Sarkozy»en affirmant que :

« Que l’immigration pose problème est une évidence que seuls les aveugles et les profiteurs du système se hasarderaient à nier. Le fait est que l’immigration, c’est d’abord une main d’oeuvre à bon marché, et ensuite de nouveaux consommateurs qui font tourner l’économie d’un pays, sauf lorsqu’ils sont si mal préparés, si peu intégrables, qu’ils deviennent un fardeau, voire même une menace pour leur société d’accueil».

Or l’immigration est de plus en plus un problème, non seulement en France, mais dans tous les pays d’accueil, notamment aux États-Unis, et même au Québec.

Au cours de la dernière année, il n’y a pas une semaine où les médias n’aient rapporté un incident quelconque soulevant la problématique de l’intégration des immigrants. En Suisse, l’érection de minarets s’est heurtée à une opposition farouche qui s’est exprimée par voie de référendum. Aux États-Unis, on a trop tendance à l’oublier, l’immigration mexicaine est rendue responsable du trafic de drogue, de la faiblesse du salaire minimum, du recul de l’anglais comme langue officielle, et de la prise de pouvoir de Barack Obama (!). Un chroniqueur de CNN, Lou Dobbs, a même réussi à mobiliser l’attention du pays tout entier en dénonçant chaque jour la problématique de l’immigration illégale pendant plusieurs années avant que les pressions des profiteurs du système ne fassent reculer son réseau qui a fini par le priver d’antenne.

En France et au Québec, c’est le port du voile qui a suscité des malaises, avant que, cet été, pour créer une diversion à l’affaire Woerth-Bettencourt, ce «voyou» de Sarkozy (voir la page couverture de Marianne du 6 août) ne déclenche une chasse aux immigrants qui perturbent l’ordre républicain en brandissant la menace de leur retirer leur nationalité française pour ceux qui l’ont acquise, et de les déporter dans leur pays d’origine, histoire d’aller repêcher dans les eaux de l’extrême droite lepéniste les votes qui lui échappent au centre.

Mais le fait de partager un diagnostique et de reconnaître l’existence d’un problème ne signifie pas pour autant qu’on doive partager les remèdes ou les solutions envisagés. Je me suis, pour ma part, inscrit en faux non pas contre le diagnostique, mais contre le remède. Ce n’est pas en recourant à des mesures odieuses en plus d’être inconstitutionnelles, et qui évoquent davantage le nazisme que la tradition du respect des droits de l’homme, qu’on va régler le problème. En fait, on ne le règlera pas du tout de cette façon, mais on attisera à des fins purement électoralistes et personnelles les pires instincts de la masse. En bon français, ça s’appelle de la démagogie de bas étage.

Si l’on s’arrête d’abord au cas de la France, on est obligé de déplorer une aggravation de la situation depuis quelques années. Curieusement, personne n’a encore souligné que la suppression du service militaire obligatoire y avait contribué. En effet, le service militaire permettait de rattraper in extremis tous ceux que le système d’enseignement avait échappé en cours de route en leur inculquant de gré ou de force les valeurs « républicaines » qui pourraient leur permettre d’évoluer correctement dans leur société d’accueil. Et la perspective du service militaire obligatoire pour leurs fils avait un certain effet dissuasif sur les candidats à l’immigration qui auraient été de toute façon les plus réfractaires à toute intégration.

Les États-Unis, pour leur part, sont tellement confiants dans la capacité de leur enseignement de mouler les valeurs de leurs immigrants à leur modèle qu’ils ont, face à la problématique de la délinquance et de la criminalité chez les immigrants légaux et illégaux, choisi de ne pas déporter les étudiants.

Il n’est pas encore question de recourir à des méthodes aussi radicales et odieuses que celles de Sarkozy, mais la détérioration rapide de la situation économique et la perspective de gains de l’extrême droite aux élections de mi-mandat cet automne laissent présager le pire, d’autant plus que les années Bush ont habitué les Américains aux dérogations aux droits de la personne pour des raisons de « sécurité », et que certains États ont adopté, ou menacent d’adopter, des lois répressives en matière d’immigration, comme cela a été dernièrement le cas pour l’Arizona et dont un juge a dû suspendre in extremis les dispositions les plus contestables, le temps que des tribunaux supérieurs puissent se prononcer sur leur validité.

Chez nous, les chartes de droits, tant fédérale que provinciale, limitent énormément la marge de manoeuvre des gouvernements, comme nous avons eu l’occasion de le constater, et de le déplorer, à plusieurs reprises. Il faudra pourtant trouver des solutions à ces problèmes-là, et il faudra le faire sans y laisser notre âme, de façon intelligente et respectueuse pour les uns et les autres. C’est le genre de défi que devrait relever un projet de Constitution québécoise.

* Sources

http://www.vigile.net/Identite-immigration-securite

http://www.vigile.net/

http://www.vigile.net/_Le-Hir-Richard,2138

** Richar Le Hir : Avocat et conseiller en gestion, ministre délégué à la Restructuration dans le cabinet Parizeau (1994-95)

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