Je ne suis pas fier d’être Français *

Par Michel Vastel * - Le 10 mai 2008

La France et le Canada auraient pu attendre l’an prochain — ou au moins la tenue du Sommet de la Francophonie en octobre prochain — pour banaliser le Québec à ce point. Cela eût été moins blessant pour les nationalistes d’ici. Et moins gênant pour leur chef de gouvernement. Mais voilà, les têtes dirigeantes du triangle Ottawa-Paris-Québec sont de petits affairistes qui n’ont aucun sens de l’Histoire (avec une majuscule)…

Oui la fondation de Québec a marqué la naissance du Canada, mais c’est parce que la France s’est faite foutre dehors par les Anglais en 1759. Ils avaient l’habitude de la capitulation les Français puisqu’ils avaient déjà abandonné les Acadiens, un épisode peu glorieux dont le président François Mitterrand se sentait coupable.

Oui la France aime le Canada. Ce n’est pas nouveau ni propre à Nicolas Sarkozy. Il y a longtemps que les entreprises françaises préfèrent s’installer en Ontario ou en Alberta, voire en Nouvelle-Écosse. C’est plus payant. Au Canada anglais, les grosses affaires. Au Québec, la culture et les belles lettres. Cela aussi c’est payant d’ailleurs pour les éditeurs français !

Mais le Québec a courageusement maintenu l’usage de la langue française dans un océan d’anglophonie, et longtemps sans l’aide de la France. Toute la francophonie, encore plus que la France, doit lui en savoir gré. Mais c’est peut-être pour cela que les Français ont toujours adopté une attitude un peu agacée à l’égard du Québec. Le Québec militant de la langue française cela les emmerde les Français. Pour un peu, les Québécois les culpabiliseraient avec leur refus obstiné d’emprunter toutes sortes de mots à la langue anglaise !

Ceci dit, quand le général De Gaulle a décidé que la France et le Québec entretiendraient des relations directes et privilégiées, il l’a fait à la demande de gouvernements québécois fédéralistes. Le Parti québécois n’existait même pas quand le flirt a commencé. Et quand De Gaulle est venu ici, narguer Ottawa du balcon de l’Hôtel de Ville de Montréal, il voulait surtout faire un pied de nez à un gouvernement fédéral qui commençait à l’agacer avec ses prétentions sur l’Afrique de l’Ouest, jusqu’ici chasse gardée de la France.

Pour la mémoire – ou l’éducation personnelle du président Sarkozy et des premiers ministres Harper et Charest – je rappellerais seulement quelques mots de De Gaulle en juillet 1967. «Après que [la Conquête] eût arraché de ce sol la souveraineté inconsolable de la France, les “Français canadiens“ sont convaincus qu’après le siècle d’oppression qui suivit pour eux la conquête anglaise, un second siècle écoulé sous le système défini par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 ne leur a pas assuré, dans leur propre pays, la liberté, l’égalité et la fraternité…»

Aujourd’hui, pour reprendre le mot du général, le Québec n’est pas opprimé. Il est banalisé, ce qui est pire dans une certaine mesure. Comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs quand le trio qui a préparé la visite de la «presque Reine» du Canada est composé de Maxime Bernier, Monique Gagnon-Tremblay, et l’ambassadeur Marc Lortie. Avec un trio comme ça, tu scores inévitablement dans tes propres buts.

Mais tout de même, Nicolas Sarkozy et Jean Charest auraient pu se montrer plus subtils. Et Michaëlle Jean n’était pas obligée de collaborer avec autant d’empressement à cette mascarade. Elle aurait au moins pu profiter de ce que les Français, leur président en premier lieu, ne résistent pas à une belle femme, pour leur tenir un discours moins révisionniste. Et en plus, elle n’a pas l’accent québécois : ils ont dû aimer ça les Français !

Je rappellerais seulement à la vice-Reine du Canada ce qu’elle me disait, en novembre 2005, peu de temps après son assermentation : «Je suis québécoise, je suis francophone, j’ai toujours cru à l’importance que le Québec affirme ce qu’il est, son identité, sa culture…» Eh bien Michaëlle, vous n’étiez pas obligée de vous déguiser en sous-tapis du gouvernement du Canada. Ce n’est certainement pas ça le Québec que votre père a choisi et que vous avez fait vôtre.

Certains diront : «Que sais-tu, “maudit Français“, de l’histoire du Québec ?» Ce que j’en sais et j’en ressens, comme Michaëlle Jean d’ailleurs, ce sont les Québécois qui me l’ont appris.

Et pour ce qui est de la France, contrairement à certains je ne parlerai pas de trahison. Le mot serait trop fort. Mais oui, la France de Sarkozy a lâché le Québec. Et je n’en suis pas fier…

* Michel Vastel

Il est né le 20 mai 1940 à Saint-Pierre-de-Cormeilles, en Normandie. Il fait son service militaire pendant la guerre d’Algérie. Journaliste, il commence sa carrière à Nord Éclair à Tourcoing, puis à Roubaix. Il est ensuite parti au Canada.

Il s’installe à Montréal en 1970. Il travaille trois ans au ministère des Transports du Québec et au Conseil du patronat avant de reprendre son métier de journaliste.

Il est chroniqueur parlementaire au quotidien Le Devoir (Montréal) de 1976 à 1989. Il exerce ensuite son métier aux quotidiens La Presse (Montréal), Le Soleil (Québec) et Le Droit (Ottawa). Chef de bureau à Ottawa, il déménage dans cette ville puis revient à Montréal en 1995.

Il était aussi collaborateur du Journal de Montréal, du magazine L’actualité où il signait un billet et un blogue, de la station de radio CKAC et de la radio de Radio-Canada.

Il est décédé d’un cancer de la gorge, le jeudi 28 août 2008 à Bedford, dans les Cantons-de-l’Est, au Québec, à l’âge de 68 ans. La journée même, il annonçait sa retraite sur son blogue.

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